Dans <em>Ma sorcière bien-aimée</em>, le personnage de Samantha est interprété par Elizabeth Montgomery et celui de Jean-Pierre par Dick York.
Dans <em>Ma sorcière bien-aimée</em>, le personnage de Samantha est interprété par Elizabeth Montgomery et celui de Jean-Pierre par Dick York.

La revanche des sorcières

La série télévisée Ma sorcière bien-aimée entretient des liens forts avec l’essai féministe La femme mystifiée de Betty Friedan
Ce contenu est produit par l'Université Laval.

Avec ses pouvoirs magiques et son nez qui frétille, Samantha Stevens a marqué plusieurs générations de téléspectateurs. Série en 254 épisodes et 8 saisons créée par Sol Saks, Ma sorcière bien-aimée a pris son envol en 1964. Un an auparavant — et ce n’est pas un hasard — paraissait l’ouvrage La femme mystifiée. Dans cet essai, la journaliste Betty Friedan déconstruit l’image prétendument heureuse de la ménagère américaine. Devenu culte, ce livre a posé les bases de la seconde vague du mouvement féministe.

Pour Alex McCann, étudiant à la maîtrise en littérature, ces deux œuvres sont intimement liées. Dans le dernier numéro de la revue Studia Dramatica, il établit des parallèles entre Ma sorcière bien-aimée et la figure de la femme au foyer dépeinte par Friedan. «J’ai toujours été fasciné par les sorcières, dit-il. Avec les reprises filmiques et le mouvement #MeeToo, on assiste à une réappropriation féministe de cette figure, mais les liens entre féminisme et sorcière ne datent pas d’hier. En lisant La femme mystifiée, j’ai vu que le portrait que Betty Friedan fait de la femme au foyer était identique à celui de Samantha. J’ai trouvé plusieurs points communs pour réaliser, au fil de mes recherches, que ce n’était pas une coïncidence.»

Dans Ma sorcière bien-aimée, Samantha est mariée à Jean-Pierre, un publiciste à qui elle promet de ne plus se servir de ses pouvoirs. Ainsi, elle reste à la maison et abandonne le monde de la sorcellerie. Or, les situations auxquelles elle se retrouve confrontée l’incitent parfois à recourir à la magie. «Le personnage de Samantha rejoint la figure de Friedan dès qu’elle renonce à son potentiel par amour pour son mari. Dans les années 1950-1960, la voie tracée pour les femmes était de cesser l’école, de se marier et d’avoir des enfants. Pour Friedan, ces épouses apparemment comblées étaient en fait tristes ou déprimées, car elles étaient incapables d’être ce qu’elles voulaient devenir», explique Alex McCann.

Ma sorcière bien-aimée met en scène la vie d’une famille de classe moyenne de l’époque, tout ce qu’il y a de plus commun en apparence: un homme, sa jeune épouse et leurs deux enfants, une fille et un garçon. Alors que Monsieur travaille, Madame reste à la maison pour s’occuper des tâches ménagères et de leur progéniture. Avec ses pouvoirs magiques, qu’elle utilise en cachette, elle contrevient aux normes du système patriarcal.


« Les femmes de l’époque s’identifiaient à Samantha. Le personnage représentait à la fois ce qu’elles étaient et ce qu’elles voulaient devenir. »
Alex McCann

La mère de Samantha, Endora, refuse de la voir être la bonne à tout faire d’un simple mortel. À la différence de sa fille, ce personnage n’hésite pas à user de ses pouvoirs magiques, souvent contre son gendre. «La relation entre Samantha et sa mère est problématique. Endora désapprouve le choix de vie de sa fille. Dans La femme mystifiée, on apprend que plusieurs mères aspiraient à ce que leurs filles mènent une vie plus épanouissante. On retrouve le même discours dans Ma sorcière bien-aimée, à la différence qu’Endora n’est pas femme au foyer. Elle est divorcée, heureuse et épanouie», souligne Alex McCann.

Selon l’étudiant, la série a joué un rôle important dans l’histoire du féminisme. Pour la première fois au petit écran, on abordait le thème de l’émancipation des femmes. À l’instar de La femme mystifiée, Ma sorcière bien-aimée avait pour but de permettre au public féminin de prendre conscience de son aliénation et d’aspirer à un autre mode de vie que celui prôné par la culture américaine de l'époque.

Avec son étude, Alex McCann espère changer l’image futile qui colle à la série et aux autres magicoms du genre. «Plusieurs ont tendance à mettre de côté ou à ne pas prendre au sérieux la télévision des années 1960. Même si ça ne paraît pas à première vue, Ma sorcière bien-aimée est une œuvre résolument moderne. Quand on cherche au-delà du premier niveau, on peut y trouver des traces de ce qu’on considère aujourd’hui comme acquis», conclut l’étudiant.