La ministre de l’Agriculture du Canada, Marie-Claude Bibeau (à droite), accompagnée de Marie-Claude Morin Ouellet, coordonnatrice en éducation culinaire.

Une politique qui laisse tout le monde sur sa faim

COMMENTAIRE / Le gouvernement fédéral a annoncé cette semaine sa toute première politique agroalimentaire qu’il a nommée « Tout le monde à la table ». Elle comprend quatre axes distincts : sécurité alimentaire, santé et salubrité des aliments, environnement et croissance économique. Intégrer dans cette nouvelle politique un ensemble d’objectifs nobles est louable, mais cela ne constitue pas une stratégie en soi, faut-il le rappeler, et on n’y apprend pas grand-chose puisque les sommes allouées à cette cause faisaient déjà partie du dernier Budget Morneau et le cadre principal y figurait aussi. Cette nouvelle politique marquera l’histoire en offrant aux Canadiens un parchemin qui mènera l’industrie agroalimentaire vers un cul-de-sac.

Pour en arriver là, le gouvernement a consulté à peu près tout le monde, probablement deux fois plutôt qu’une. En tout, plus de 45 000 personnes y ont participé, un chiffre que la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, tenait à souligner. Pour le gaspillage alimentaire, constituant à la fois une problématique pour l’environnement et la sécurité alimentaire, le gouvernement consacrera 50 millions de dollars. Ottawa a aussi annoncé des mesures afin d’améliorer l’accès à des aliments salubres, sains et diversifiés sur le plan culturel. Tout cela pour la somme de 50 millions de dollars. Sur cinq ans, le cumul atteindra 134 millions (un peu moins de 4 $ par Canadien) pour soutenir nos ambitions nutritionnelles par une industrie agroalimentaire pertinente pour tous.

Pendant ce temps au Québec, la Belle Province consacrait l’an dernier 349 millions de dollars sur cinq ans pour sa stratégie bioalimentaire (plus de 40 $ par Québécois, soit 10 fois plus qu’Ottawa).

Une autre différence importante réside dans le fait que l’annonce a été faite par la ministre de l’Agriculture, accompagnée par son secrétaire parlementaire, Jean-Claude Poissant. Aucun autre ministre n’y assistait malgré le fait que cette politique s’intégrera au sein de plusieurs ministères. Lors de l’annonce de la stratégie bioalimentaire du Québec, le premier ministre lui-même ainsi que d’autres ministres présidaient la rencontre, comme si l’engagement se prenait par l’ensemble des membres du gouvernement. À Ottawa, le ministère de l’Agriculture n’a pas vraiment autant d’influence qu’au Québec et avec une somme minime de 134 millions, il sera bien difficile de mobiliser plusieurs ministres autour d’une cause commune. Contrairement au Québec, le plan proposé par Ottawa n’offre aucun objectif quantifiable sur cinq ans.

Pendant que l’aspect social semble prendre une place importante au sein de la politique, la plateforme passe à côté des véritables enjeux auxquels nous devons nous attarder. La politique traite de jardins et congélateurs communautaires et de formations professionnelles, mais rien ne porte sur l’étiquetage des OGM, sur la gestion de pesticides et la gestion de l’offre, rien pour notre filière horticole afin de l’aider à accroître sa production de fruits et légumes, rien pour le programme des travailleurs saisonniers et le manque de main-d’œuvre, rien non plus pour aider la filière à se démarquer à l’échelle internationale. Bref, la stratégie s’ingère un peu dans les affaires des provinces et des villes, sans pour autant offrir une véritable vision pour notre secteur agroalimentaire.

L’intention d’établir une nouvelle marque « Canada » pour soutenir une campagne de promotion d’achats de produits canadiens semble la seule bonne nouvelle. L’étiquetage pour les produits canadiens a toujours constitué un problème et il faut s’y attarder. Le hic, plusieurs provinces dont le Québec y travaille déjà depuis plusieurs années. Les programmes à succès comme Aliments du Québec et FoodLand Ontario font déjà beaucoup de bruit. Une stratégie d’étiquetage pancanadienne mal conçue risque de compliquer les choses pour le consommateur.

La politique promet aussi la création d’un Conseil consultatif canadien de la politique alimentaire pour le pays. Sans détail, personne ne sait trop en quoi consiste ce comité, qui y siégera et quels pouvoirs lui seront conférés. Il demeure tout de même curieux de créer un comité lorsque la politique est déjà établie. Peut-être que ce comité choisira les sites pour installer les congélateurs communautaires, qui sait ?

Sans tambour ni trompette, Ottawa annonce son intention de plaire à des groupes communautaires à quelques mois d’une élection. Vraiment bizarre comme approche. C’est une politique de saupoudrage, qui n’ose pas changer les choses. Le guide alimentaire canadien présenté plus tôt cette année nous offrait une vision, mais il est difficile de voir en quoi cette nouvelle politique nous permettra d’arrimer la capacité de production de notre secteur à nos ambitions nutritionnelles. Décevant sur toute la ligne.

L’auteur, originaire de Farnham, est directeur du Laboratoire des sciences analytiques agroalimentaires et professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.