Un bond culturel phénoménal

LA VOIX DES LECTEURS / En vue de la journée du 8 mars, certains événements récents méritent de s’y attarder quelque peu. En effet, que des victimes d’abus soient crues dans l’enceinte judiciaire au-delà du préjugé, certes tenace, de la « victime parfaite », représente une véritable révolution paradigmatique. Il s’agit ni plus ni moins, à mon sens, d’une reconnaissance de la complexité des situations. Le passage entamé, depuis quelques années, touche au cœur même des relations d’assujettissement des femmes, de la domination patriarcale et de l’optique androcentrique caractérisant l’éthos de toutes les sociétés y compris celle du Québec. Pour mieux mesurer le saut qualitatif s’opérant actuellement, il convient de rappeler les grands déplacements des plaques tectoniques sociales concernant les relations de genre.

De manière fort synthétique ne rendant pas justice aux divers courants féministes ainsi que des figures exceptionnelles ponctuant les transformations sociales, j’identifierais, à mon sens, trois moments-clés induisant des trajectoires libératrices. Le premier moment correspond à la reconnaissance des droits politiques pour les femmes (droit de vote, participation possible aux diverses instances possibles). Bien que des pas se soient effectués, d’autres demeurent encore à faire puisque les femmes en politique sont toujours soumises au double standard et à la méfiance. Élisabeth Warren exemplifie cette situation. Le second moment, ayant connu une effervescence particulière, se rapporte aux droits sociaux et économiques. Dans cette seconde vague, les femmes sont parvenues à la légitimation admise par toutes et tous, de l’importance de s’intégrer au marché du travail pour atteindre l’autonomie financière ainsi que l’équité au travail (pour un travail équivalent, un salaire égal). Dans cette même vague, les droits reproductifs sont reconnus. L’intersectionnalité, c’est-à-dire que la prise de conscience du croisement des multiples oppressions subies par des femmes (racialisées, d’orientations et d’identités affectives différentes, etc.) émerge peu à peu. Encore là, d’autres luttes doivent s’effectuer pour s’assurer que ces droits soient maintenus.

Cela nous conduit au troisième moment contemporain, plus subtil et complexe, il s’agit la métamorphose des relations femmes-hommes. Ce que d’aucunes et d’aucuns désignent comme le noyau inconscient du patriarcat. Si les autres phases historiques ont rencontré des résistances, celle-ci fait face à une adversité rarement rencontrée, car elle remet en question les codes sexistes immémoriaux qui ont forgé les relations femmes-hommes dans leur vie quotidienne et construit notre psyché personnelle et collective jusqu’à notre inconscient profond. Il convient de prendre le temps de bien intégrer les nouvelles perceptions et la reconnaissance (enfin) de la dignité des multiples femmes dans l’ensemble des aspects sociaux, économiques, religieux et personnels.

En guise de conclusion, comme le souligne à juste titre Naomi Snider (Carol Gilligan et Naomi Snider, Pourquoi le patriarcat ?) : « Ce qui d’un point de vue patriarcal, avait toujours été une prérogative masculine, un butin de guerre, un apanage de privilège et de pouvoir, était désormais considéré — selon une perspective démocratique — comme une violation des droits humains et un abus de pouvoir. » (p. 204). Une telle perspective constitue une révolution offrant l’espoir d’un meilleur monde pour toutes et tous.

Patrice Perreault

Granby