T’en veux-tu des patates ?

COMMENTAIRE / Tout le monde aime la pomme de terre, ou presque. Elle fait partie des aliments les plus connus au Québec et constitue l’ingrédient déterminant du pâté chinois et de la poutine. Tellement polyvalente, la patate se sert souvent en accompagnement d’un repas festif familial ou entre amis. Même si le nouveau guide alimentaire canadien suggère la pomme de terre avec beaucoup de tiédeur, sa popularité ne semble pas s’essouffler.

La demande pour la patate bondit partout dans le monde, même au Canada. Les ventes en magasin au pays augmentent de 7,1 % depuis un an. Dans le service alimentaire, les ventes fracassent aussi des records. La demande pour la patate frite explose, que ce soit en sac surgelé ou en restauration. La patate semble avoir la cote autant auprès des jeunes que des moins jeunes. En définitive, ce féculent vieillit bien au fil des générations.

Les records de ventes s’enregistrent à un moment où le prix de la pomme de terre au détail augmente de façon spectaculaire et constante depuis 18 mois. D’ailleurs, le prix de ce légume frais a augmenté de 20 % en seulement 12 mois, sans tambour ni trompette. L’année 2020 s’annonce semblable à celle de 2019. Une récolte désastreuse dans plusieurs régions du Canada et des États-Unis avec une neige tombée précocement qui a forcé certains agriculteurs à laisser plus de 20 % de leurs patates dans les champs. En effet, la récolte cette année en Amérique du Nord s’avère la pire depuis 2010.

Le Canada est le 18e producteur de pommes de terre au monde. Les États-Unis, quant à eux, se retrouvent au 5e rang, après la Chine, la Russie, l’Inde et l’Ukraine. Il s’en produit de la patate sur le globe ! Selon un récent rapport de la United States Department of Agriculture, la production nettement inférieure de l’automne en Amérique du Nord force certains transformateurs à mettre les bouchées doubles pour trouver des pommes de terre afin de produire des croustilles et des frites. Certains analystes craignent que l’Amérique du Nord manque de patates d’ici mars ou avril 2020, d’ici à ce que le prochain cycle de production prenne la relève en mai.

Les réserves de pommes de terre ne devraient pas s’estomper cet hiver si la demande demeure la même et si les prix augmentent légèrement. Mais si la demande pour ce légume racine résiste à l’augmentation des prix et continue sa hausse vers des sommets de ventes, certains transformateurs pourraient ralentir leur cadence de production d’ici quelques mois. Le Québec, l’Île-du-Prince-Édouard et même l’Alberta ont rapporté de bonnes récoltes cette année. Alors, tout peut arriver cet hiver, mais les transformateurs savent bien développer un porte-folio de fournisseurs capables d’offrir des pommes de terre de qualité.

La production de patates, souvent fragilisée par des insectes voraces et un climat impardonnable, fournit des récoltes qui varient grandement d’une année à l’autre. Il existe plusieurs milliers de cultivars, mais la culture demeure aussi précaire qu’imprévisible chaque année. Les producteurs ont toujours accès à des programmes d’indemnité, mais ceux-ci couvrent rarement l’ensemble des pertes qu’ils subissent. Malgré cela, ce secteur dynamique se porte bien et le Canada compte environ un millier de producteurs de pommes de terre et plus de 90 % des exportations se dirigent vers les États-Unis.

Partout dans le monde, la patate est devenue une grande vedette. On la considère comme la 4e denrée agricole la plus produite au monde et on la cultive partout sur le globe. Même les régions réputées pour manger du riz, comme la Chine et l’Inde, mettent davantage l’accent sur les pommes de terre, souvent en raison de la croissance de la restauration rapide dans leurs pays. En Chine, le gouvernement a identifié la pomme de terre comme une culture vivrière majeure, dans le but de faire passer les plantations de pommes de terre de 5,9 millions d’hectares en 2015 à 10 millions d’hectares l’an prochain. Voilà un territoire très vaste pour ce modeste légume racine.

L’époque des famines comme celle que l’Irlande a connue au cours du 19e siècle est révolue. On cultive la pomme de terre plus que jamais. Mais la hausse spectaculaire de son prix en 2019 ne marque que le début des tribulations. Avec les hauts et les bas de la production des pommes de terre, les prix risquent d’augmenter davantage durant les prochaines années, question de ralentir un peu la demande.

L’auteur, originaire de Farnham, est doyen de la faculté de management et professeur titulaire en distribution et politiques agroalimentaires
de l’Université Dalhousie.