Témoignages sur la Journée internationale de l’aide humanitaire en temps de COVID-19

À vous la parole
À vous la parole
Le Droit
OPINION / Les conflits armés, les changements climatiques et les difficultés économiques sont les principales sources des nombreux besoins humanitaires dans le monde. En 2020, 168 millions de personnes auront besoin d’une assistance humanitaire, soit l’équivalent de la population du Canada, du Royaume-Uni et de la France réunies. Les violences perpétrées contre les civils et les humanitaires sont en hausse : agressions, fusillades et enlèvements. 

La Journée mondiale de l’aide humanitaire est l’occasion de rendre hommage à celles et ceux qui font face au danger et à l’adversité pour aider les autres. Cette date a été choisie par les l’Organisation des Nations Unies (ONU) en référence à l’attentat du 19 août 2003 contre le siège de l’ONU à Bagdad, en Irak, qui a causé la mort de 22 personnes. Des travailleuses et travailleurs humanitaires du Québec offrent un vibrant témoignage sur les raisons qui les poussent à continuer de sauver et protéger des vies malgré les conflits, l’insécurité et maintenant les risques liés à la COVID-19. 

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Myriam Abord-Hugon, Directrice à Humanité & Inclusion au Mali depuis 2016

« L’émergence de la pandémie de la COVID-19 est venue s’ajouter aux nombreux défis auxquels le Mali fait face. Le pays est en effet le théâtre de conflits civils, politiques et communautaires où les groupes djihadistes s’affrontent sur cet énorme territoire qu’est le Sahel. Personnellement, ce n’est pas tant la peur d’être malade qui m’inquiète. Mais plutôt celle de devoir faire face à une dégradation rapide dont je ne pourrais certainement jamais me relever. 

Le Mali est régulièrement confronté à des épidémies, frappé dernièrement par une fièvre hémorragique dans la vallée du Rift. Cependant, ces crises sanitaires à répétition auront permis au gouvernement de s’adapter rapidement au contexte de la COVID-19. Très vite, la prise de température, le lavage des mains et le port du masque sont devenus notre nouvelle normalité. 

Nous avons traduit les messages de sensibilisation en langue des signes et avons livré du matériel de protection dans les centres de santé pour protéger les enfants en situation de handicap et leurs parents, pour ne citer que cela.

J’ai été émue de voir que mes collègues ont placé les besoins des autres au-devant de leurs propres peurs. Les heures de travail sont innombrables, les congés envolés et la fatigue accumulée. Mais tous ensemble, nous avons pu lutter contre ce virus. 

La fin de ma mission approche et je quitterai bientôt relever de nouveaux défis pour cette belle organisation. Malgré les moments d’inquiétude et d’incertitude, je garderai en mémoire avant tout l’esprit de solidarité et l’engagement que nous avons démontrés jusqu’au bout. J’emporterai, avec moi, mes masques en tissus fabriqués par de jeunes Maliens en situation de handicap et serai fière de les porter, symbole de la résilience dont le Mali fait preuve. »

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Louise Aubin, Représentante de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés pour l’Australie, la Nouvelle Zélande, et le Pacifique

« Dans le contexte actuel d’une pandémie de la COVID-19, qui ne ressent pas une inquiétude grandissante pour le futur, le nôtre et celui de nos enfants ? Un sentiment inédit pour plusieurs… Pourtant, c’est le sentiment prédominant des hommes et des femmes que j’ai rencontrés au cours de mes missions en Afrique, en Asie, en Amérique du sud, au Moyen-Orient, en Europe : des gens qui me ressemblaient en tout … sauf que leurs projets d’avenir avaient été anéantis par des évènements bien au-delà de leur contrôle. 

A Kissidougou, un père de famille Sierra Léonais, émacié, s’efforçait de m’expliquer - dans ma langue - qu’il n’avait pas les moyens de rapatrier sa famille, refugiée en Guinée durant les années de guerre qui ont ravagées son pays. Sa fille d’à peine neuf ans nous écoutait sans comprendre ce que l’on disait, et pourtant chacune de ses larmes témoignait de l’angoisse de son père.

Combien de jeunes ai-je croisés dans des camps pour réfugiés au Kenya, cherchant désespérément une connexion internet pour pallier l’interruption brutale de leurs études qui leur promettaient un avenir en tant qu’enseignants, médecins, chercheurs, défenseurs de nos droits humains… ?

Je me garde de confondre la profonde inquiétude des familles réfugiées avec le désespoir, bien qu’on me le pardonnerait : après tout, quel avenir pour la très grande majorité des réfugiés qui ne pourront rentrer dans leur pays toujours dans l’insécurité – comme des milliers d’Afghans en exil depuis des décennies; ou qui ne pourront s’intégrer durablement là où ils ont trouvé refuge – comme le million de Rohingya au Bangladesh privés de liberté de mouvement ; ou qui ne pourront prétendre à la réinstallation dans un pays comme le Canada ? 

Non, le désespoir n’est pas du vocabulaire de ces gens que je côtoie depuis plus de vingt ans au HCR : ces femmes et ces hommes qui ont tout perdu sauf leur dignité, leurs enfants qui continuent à offrir spontanément les plus radieux sourires du monde. C’est leur croyance infaillible en l’humanité qui donne sens à la mienne. 

Je vous souhaite de ne jamais devenir réfugié. Je vous souhaite d’en connaitre un, et sa famille. »

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Catherine Arseneau, Rédactrice de projet pour Oxfam au Yémen

« Mon expérience m’a montré jusqu’à maintenant que le travail humanitaire n’est pas tant une carrière qu’un engagement envers les autres, avec la conviction que nous méritons toutes et tous une vie exempte de violence, d’injustice et de pauvreté. En ce sens, nous n’avons pas besoin d’être déployés en zone de guerre ou de catastrophe pour faire notre part. En effet, le respect de la vie humaine est en chacune et chacun d’entre nous. Alors que les populations du monde entier font face aux conséquences des conflits et des catastrophes de plus en plus fréquentes et dévastatrices, et ce dans un contexte de pandémie, nous avons la responsabilité collective de faire primer cette valeur.

Mon expérience au Yémen m’a remplie de gratitude et d’admiration. Dans ce pays, j’ai eu la chance d’être témoin de la véritable essence de la résilience d’une communauté. J’ai beaucoup appris de mes collègues yéménites, et surtout, que la compassion, la patience et la persévérance peuvent déplacer des montagnes. Je dédie cette année la Journée mondiale de l’aide humanitaire à ces personnes qui m’ont appris le véritable sens de ce travail : la poursuite de la solidarité au-delà des frontières et l’inclusion de tous et toutes sans compromis. »

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François Audet, Directeur – Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire et Professeur ESG-UQAM

« Être humanitaire, c’est avant tout une posture humaniste, lucide, professionnelle et critique des lignes de fronts. Ces lignes de front qui étaient « lointaines », touchent désormais autant New York, Montréal, que Mogadishu ou Idlib. L’expertise des humanitaires dans la gestion d’opérations complexes sur les lignes de front s’est donc révélée indispensable face à la pandémie de la COVID-19 autant ici, dans les pays riches du Nord, que partout ailleurs.

Parallèlement, la pandémie vient freiner le déploiement international qui était encore largement utilisé comme outil de réponse humanitaire. Aujourd’hui, ces déploiements sont devenus impossibles puisque les voyages sont soumis à des mesures restrictives, voire caduques étant donné les délais de quarantaine.

Comment se manifestera alors la solidarité humanitaire dans notre nouvelle normalité ? Le déploiement d’humanitaires internationaux se convertira en transfert de ressources financières et matériels. Incidemment, l’expertise des humanitaires locaux, toujours considérée comme indispensable, sera l’unique moteur de mise en œuvre des projets. Alors que l’agenda de localisation piétine, la pandémie engendrera une révolution dans les normes et la pratique de l’humanitaire. C’est cette posture lucide et critique des humanitaires d’aujourd’hui qui permettra l’émergence d’une nouvelle génération d’organisations et d’humanitaires locaux demain. »