Réforme au collégial : un peu de sérieux !

Réponse à la lettre ouverte Éducation : attrayant ne veut pas dire pertinent, parue le 29 août dans les quotidiens Le Devoir et La Voix de l’Est.

C’est avec joie que j’apprenais que la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège s’intéresse aux propositions des associations membres de la FECQ concernant un éventuel chantier de réflexion sur la formation générale au cégep. Curieusement intitulée Attrayant ne veut pas dire pertinent, la missive des administrateurs de la NAPAC fonde malheureusement son argumentaire sur une prémisse imaginaire selon laquelle les étudiant-es réclameraient bêtement plus de tablettes, de jeux vidéos et autres jouets lumineux pour rendre leurs cours de philo moins plates. Face à ce résumé caricatural d’heures de débat et de travail étudiant bénévole par nos associations locales, quelques précisions s’imposent.

Question de caricature 

Pour ce qui est des cours de philosophie, jamais les propositions des associations membres de la FECQ concernant la réforme de la formation générale n’ont fait référence à l’augmentation de l’utilisation de nouvelles technologies, de l’utilisation de tablettes et encore moins de jeux vidéos : il est d’ailleurs difficile de considérer cette critique comme étant formulée de bonne foi, et encore moins pertinente. Faux argument, donc.

Les propositions adoptées par les associations membres de la FECQ pour rendre plus attrayants les cours de philosophie s’articulent autour de quatre points principaux : choix dans les cours, alignement avec le cursus universitaire actuel, intégration des connaissances spécifiques et inspiration auprès de cours de humanities des cégeps anglophones. Précisons d’emblée que les associations membres de la FECQ considèrent ces points assez intéressants – ou pertinents – pour être sérieusement considérées. Tout simplement. La seule position ferme est que soit maintenue la formation générale en ne diminuant ni ne changeant le poids des heures attribuées à chacune des quatre disciplines, un détail important – ou pertinent – omis dans la lettre du 29 août.

Question idéologique 

Au cours du dernier siècle, la philosophie a connu un essor phénoménal dans ses déclinaisons autres que l’ontologie, la métaphysique et l’éthique : la philosophie du langage, de la connaissance, de la science et la logique formelle sont maintenant des disciplines fondamentales au cursus universitaire, tandis que les philosophies dites appliquées telles la philosophie de l’éducation, de l’environnement, de l’histoire, du droit ou de la médecine cimentent ces notions philosophiques fondamentales. La philosophie et, surtout, le rôle du philosophe ont changé : s’il était autrefois gardien d’un savoir présenté comme insaisissable pour les non-initiés, il devrait plutôt être considéré comme un technicien du savoir et un facilitateur de sa transmission.

Il faut se demander pourquoi le cursus collégial n’a su se renouveler à un rythme similaire à celui du cursus universitaire. Cette situation tient-elle en partie du fonctionnement des départements ? Chaque département collégial de philosophie décide des principaux auteurs à l’étude via des devis et ceux-ci sont imposés aux nouveaux enseignants à leur arrivée, ce qui freine les tendances allant vers le renouveau et l’innovation. Elle pourrait aussi tenir d’une division idéologique entre la conception de la vraie philosophie comme systèmes nébuleux, mais absolus du savoir accessibles à certains initiés, ou plutôt comme une simple analyse du savoir réductible à des observations empiriques dans tous les domaines de l’expérience humaine.

Jamais les associations membres de la FECQ ne se sont prononcées en faveur d’une conception de la philosophie plutôt qu’une autre. Il me semble toutefois évident que l’importance accordée à celles-ci rend leur analyse pertinente, car les appels à l’autorité répétés voulant que le jugement disciplinaire et pédagogique des professeurs demeure le meilleur guide pour penser ce que doit être une bonne formation générale (pour citer la lettre du 29 août) ne sauraient se substituer à une véritable étude de l’état des lieux. (Ce type d’appel à l’autorité est d’autant plus contraire aux idéaux de la philosophie et du discours rationnel et curieux considérant l’importance du discours socratique dans le premier cours de philosophie).

Question d’autorité 

Les messieurs de l’alliance se réjouiront sans doute de la résolution adoptée à l’unanimité, proposée par l’AGEECGG au 102e congrès de la FECQ d’effectuer une consultation des étudiant-es du BAC et de la maîtrise des départements de philosophie québécois ayant auparavant complété un DEC. Nous croyons que ceux et celles-ci représentent des acteurs indispensables dans l’analyse du corpus étudié dans le cadre du DEC, à la lumière d’années d’études universitaires actuelles.

Ainsi, considérant l’immense corpus littéraire que représente la philosophie occidentale, n’est-il pas raisonnable d’explorer la possibilité d’offrir des choix dans la matière dispensée : par exemple, certains des premiers cours de philosophie portant sur l’Antiquité et l’émergence de la rationalité pourraient se concentrer sur différents enjeux, comme le passage du discours mythologique au discours philosophique, les discours socratiques, la physique aristotélicienne, ou encore spécifiquement sur l’éthique antique. De son côté, le troisième cours portant sur l’éthique pourrait se décliner en adaptations allant de la méta-éthique à l’éthique appliquée selon le domaine d’étude des étudiant-es (sciences humaines, sciences de la nature, arts, techniques humaines, techniques administratives, techniques physiques, etc.). Si les signataires se félicitent de recevoir un nombre non spécifié de remerciements d’ancien-nes étudiant-es, attestant de la pertinence de leurs cours réalisés des années plus tôt, pourquoi ne pas tendre à la démontrer immédiatement ? Pourquoi ne pas se féliciter d’offrir des cours sortant un tant soit peu du carcan des Philo 1, 2 et 3, au vu de l’immense corpus de littérature philosophique et la culture souvent sans parallèle de nos enseignant-es de philosophie ? Les considérations ontologiques, épistémologiques et éthiques étudiées en classe ne devraient pas se limiter aux textes d’une demi-douzaine d’auteurs !

Finalement, une suggestion plusieurs fois répétée est celle de s’inspirer des cours de humanities dispensés dans les cégeps anglophones en lieu des trois cours de philosophie du réseau francophone. L’approche des humanities est multidisciplinaire et, tout en faisant une grande place à la méthode philosophique et l’étude de ses concepts et de son histoire, consolide les savoirs philosophiques fondamentaux en plus d’éveiller la curiosité intellectuelle en général (l’émerveillement n‘est-il pas la source du questionnement philosophique?). Notons aussi la tendance à la hausse du DEC en Histoire et civilisation (justement fondé sur cette conception des humanities), le nombre de cégeps offrant ce programme ayant plus que triplé dans les 15 dernières années. Dommage que la NAPAC ait choisi de consacrer sa tribune à caricaturer ses étudiant-es plutôt que de se prononcer sur le succès de l’approche de leurs collègues anglophones et la popularité grandissante des programmes d’Histoire et civilisation dans le réseau francophone.

Question d’amour

En somme, il semble que c’est plutôt l’immobilisme dans le renouveau de l’enseignement de la philosophie au collégial chez les départements depuis la fondation du réseau qui présente la philosophie comme une pratique figée, non pas l’émergence de nouvelles technologies. Quant au rôle du professeur de philosophie, peut-être serait-il temps de s’éloigner une fois pour toute du modèle de l’initié possédant un savoir inaccessible, pour favoriser un modèle de facilitateur du savoir.

Tout au long de l’année, l’AGEECGG poursuivra son travail visant à améliorer l’éducation collégiale au Québec de façon respectueuse, informée, et de bonne foi. J’invite messieurs les administrateurs de la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège à s’en réjouir et, surtout, d’en faire de même à nos côtés, dans un esprit de camaraderie et d’amour désintéressé pour le savoir. Et de laisser de côté les chicanes avec vos camarades de la FECQ d’antan : nous sommes vos étudiants, écoutez-nous donc !

Thomas Bradley, étudiant

Président de l’Association générale des étudiants et étudiantes du collège Gérald-Godin (AGEECGG) et administrateur suppléant au CA de la FECQ .

Lettre écrite à titre personnel