Question de feeling

Quand on s’attarde sur la base de mon genou gauche, on peut voir comme un chiffre d’écrit. En fait, ça a plus l’air d’un pourcentage : 18%, pour être vraiment précise. En bleu. Bleu-gris poussière de roche.

Cette marque est née d’une plonge en vélo quand j’avais dix ans. Malgré une bonne dose de Peroxide, la guérison a emprisonné des particules de garnottes dans ma peau.

Si j’ai pensé me la faire enlever ? Jamais.

Je me suis attachée à cette cicatrice. Elle fait partie de moi, tout comme les autres marques laissées sur mon corps, la plupart du temps, par des sorties en bicycle.

Pourquoi je vous parle de ça ? C’est que je pense qu’on vit mieux avec certaines marques si celles-ci ont une signification à nos yeux. Comme les vergetures qui sillonnent mon ventre. Savoir qu’elles viennent de mes deux grossesses me les rendent plus tolérables que si elles avaient pris naissance à la suite d’une surconsommation de beignes glacés au chocolat.

C’est d’ailleurs aussi pour ça qu’on a tous fait le saut, dernièrement, quand une de mes nièces, la belle grande Raphaëlle, est arrivée avec la tête d’un félin tatoué à l’intérieur du biceps droit.

Sur le deck de la piscine dans laquelle elle ne pouvait que se saucer le gros orteil, tatouage oblige, on était six autour d’elle à lui demander, en canon, la signification de son dessin au trait noir.

Rien.

C’est sa réponse. Ce fauve ne signifie rien de particulier.

Elle le trouvait beau et original. Point. Trouvé sur Instagram, elle a appris à l’aimer avec le temps. À ses yeux, c’est une panthère. Mais dans les faits, c’est une tête de tigre old school.

Raph m’a expliqué sa motivation. À la base, elle était curieuse de connaître le « feeling » de se faire tatouer. Elle aurait pu opter pour une fine ligne à l’intérieur du poignet ou encore une affaire minuscule gravée n’importe où ailleurs sur son corps de jeune femme, mais « tant qu’à y être » (ce fameux « tant qu’à y être » qui fait faire tant de folies et de dépenses à plein de monde, et ce, peu importe le domaine...), elle a décidé d’y aller avec un « vrai tattoo ».

Elle sait qu’il est possible qu’un jour cette face de gros chat lui tape sur les nerfs. Rendue là, le laser fera des miracles, qu’elle se dit. « On est toute une génération avec beaucoup de tattoos sans signification. Ça ne me stresse pas, qu’elle a ajouté. Y’a des affaires pires que ça dans’vie ! »

Je dois lui donner raison. Sont comme ça les jeunes de la génération Z. J’ai lu qu’ils avaient « un rapport décomplexé face à l’erreur. » Pour eux, c’est normal de se tromper. Ils ne diabolisent pas l’échec comme les autres générations. Comme la mienne, mettons. La X. Même la Y.

Nous, faut que les choses représentent quelque chose. Un sondage éclair auprès de deux collègues à l’aube de la trentaine avec chacune quatre tatouages me l’a confirmé. Les huit dessins ont une signification. Et ça serait la même chose pour moi. J’ai déjà en tête, et sur papier, ce que j’aimerais me faire tatouer. Peut-être. Un jour. Qui sait ? Et je sais exactement où l’œuvre prendrait place sur mon corps d’athlète.

Ça fait cul-cul, mais ça serait une plume colorée. Une plume parce que je vis de ma plume et que cet objet représente la légèreté, le laisser-aller. Une certaine « philosophie », ou des attitudes si vous préférez, que j’essaie d’inculquer à mon ado. Même si elle dit que je ne serais plus jamais sa mère si je me faisais tatouer, le jour où elle fait preuve de lâcher-prise, je me fais pousser des ailes !

Et ça, même si ma nièce m’a raconté avoir souffert, le bras accroché au bout du dermographe. Mais c’est ce qu’elle voulait connaître : le feeling de se faire tatouer...

« Ça fait vraiment mal, qu’elle m’a confirmé. C’est comme si tu traçais une ligne dans ta peau avec ton ongle. »

Ouin. Ça donne le goût.

Une collègue m’a déjà dit aimer la dose d’adrénaline que procure un tatouage. Elle est d’ailleurs prête pour un cinquième.

Raph, elle, m’a fait rire quand je lui ai demandé si elle pensait revivre l’expérience. Rire parce qu’elle ne s’est même pas aperçue du jeu de mots caché dans sa réponse. Grande fille.

Elle m’a dit non... car elle n’avait pas eu la piqûre !