Question de couleur

CHRONIQUE / Le courriel d’un lecteur m’a fait réfléchir cette semaine. Bien qu’il ait trouvé intéressant mon billet sur le rayon de déplacement des enfants qui va toujours en rapetissant depuis les années 1950, il m’invitait à faire attention à mon choix de mots. Plus précisément, il espérait que je l’épargne sur l’utilisation de mots en anglais comme full face, ride, tomboy, open et gang.

« Dans le contexte actuel, vous devez penser à soigner le français, m’a-t-il écrit. Trop de startup, hipsters, to do list, geek, play list, gamer, foodie, dumpster diving, love money, think tank, fashionista, stunts, cocooning, staycation, war room, fest ou week-ci et cela, etc. dans les articles de vos collègues. Une véritable déferlante devant laquelle on fait le dos rond. »

Souvent, les critiques me rentrent dedans. Fort à part ça.

Elles font naître en moi comme des milliers de petits papillons. Un phénomène qui se passe normalement au niveau de l’estomac. Moi, c’est plus dans l’œsophage.

Mais là, rien. Pas de battement d’ailes au niveau du plexus solaire.

Une absence complète de symptômes physiques qui s’explique par une chose : mon correspondant avait raison. Pas sur toute la ligne, mais en partie.

Là où il a tout faux, c’est dans son interprétation de mes motivations à utiliser des mots en anglais. Mots que j’emploie avec parcimonie. Par exemple, dans Le terrain de jeu rapetisse, un texte de 945 mots, j’en ai lancé cinq. La langue de Shakespeare occupant ainsi moins de 1 % (0,0053) de l’espace. Je ne pense pas qu’on puisse parler d’abus.

Ceci dit, mon correspondant erre également quand il soupçonne que j’ai recours à l’anglais pour faire « tendance ». Sans une once de méchanceté, il semble aussi coller à cet écart linguistique une forme de paresse.

Je l’ai déjà écrit : saupoudrer quelques mots en anglais ici et là dans mes chroniques n’est jamais fait à la légère. Le tout sert à donner du rythme, de la couleur et une teinte d’humour à mon texte. C’est mon style.

Certains aiment, d’autres non.

La preuve, le jour où son courriel est entré, un autre lecteur m’a écrit pour me dire qu’il aimait que mon écriture « sonne comme de la musique ». Exactement ce que je cherche à faire chaque semaine ! Écrire simplement, de façon fluide, avec des images et, surtout, du rythme. Et parfois, oui, un petit mot sorti du dictionnaire Le Robert & Collins me permet d’atteindre ma cible.

J’ai publié France et son français, une chronique signée France Arbour, dans les pages de ce journal pendant des années. Il ne se passe d’ailleurs pas une semaine, quand je m’installe pour écrire cette chronique d’humeur, rappelons-le, sans que j’aie une pensée pour elle et ses précieux enseignements.

Une fois par mois, elle se (re) lançait dans une guerre aux anglicismes ! J’imagine parfois ses yeux expressifs et sa voix portante au-dessus de mon clavier quand l’envie me prend d’en glisser un dans une phrase. Des fois je cède. D’autres fois non.

« Ce n’est pas un pêché que de choisir un mot juste ! », écrivait-elle dans un texte intitulé Sus aux anglicismes en 2014.

Et elle avait parfaitement raison, rejoignant du coup la ligne de pensée de mon correspondant.

Mais si ce « mot juste » s’écrivait, de temps en temps, en anglais ?

En me replongeant dans nos archives, je suis tombée sur une autre phrase coup-de-poing de mon amie France. Son billet s’intitulait Parlons-nous franglais ?

« Parler est un plaisir, se surveiller est un effort. Combinons les deux, lorsque possible », écrivait-elle, avant de saluer ses lecteurs dans cinq langues différentes !

La relire m’a rappelé que me surveiller, justement, je le faisais de moins en moins depuis qu’elle ne collabore plus à l’hebdo. Avec le temps, je me suis peut-être ramollie un peu...

« Vous n’améliorez pas vos écrits en faisant ça », poursuivait-elle une autre semaine en s’adressant aux gens des médias écrits. « Permettez à vos lecteurs, qui vous apprécient et vous suivent, de voir des mots qu’ils se donnent l’autorisation de répéter puisque vous, écrivains de tous les jours, leur donnez en pâture. »

Je me souviens que l’image m’avait frappée. Fait réfléchir. Encore. Celle-ci, collée au courriel qui a donné lieu à cette chronique, m’amène donc à prendre l’engagement suivant : oui, je ferai plus attention à l’avenir. Au nom du rythme ou de l’humour, l’anglais ne sera pas toujours la solution. Seulement à l’occasion.

Mon correspondant considère que les journalistes de quotidiens francophones se doivent d’être plus blancs que blancs.

Histoire de ne pas me dénaturer, de ne pas perdre toute ma couleur et pour rester de mon temps, je serai de ceux plutôt off white.