Plusieurs droits de la Première Nation Wet’suwet’en ont été violés

LA VOIX DES LECTEURS / Dans un article publié le vendredi 7 février, vous rapportez l’appui de la députée fédérale du Bloc, Andréanne Larouche, à une manifestante bouleversée par la situation de la Première Nation Wet’suwet’en. J’ai eu l’honneur de travailler avec cette Première Nation il y a une quinzaine d’années et j’aimerais expliquer un peu ce qui se passe dans ce coin de l’intérieur de la Colombie-Britannique.

D’abord, on doit se rappeler que les Wet’suwet’en, avec leurs voisins Gitxsan, ont demandé aux tribunaux de reconnaître leur titre ancestral à leur territoire. En 1997, la Cour suprême du Canada validait le titre autochtone dans cette affaire qui portait le nom d’un aîné de la nation, Delgamuukw. Malheureusement, la cour n’a pas pu l’appliquer aux territoires de ces deux Premières Nations, car le juge de première instance avait fait des erreurs de droit, dont, entre autres, celle de refuser de tenir compte du témoignage des aînés de ces deux nations, et a ordonné de recommencer les procédures dans un nouveau procès.

Il y a quelques années, Coastal Gaz Link (CGL) a lancé un projet de gazoduc et de terminal maritime pour le gaz naturel liquéfié avec la bénédiction du gouvernement provincial et a consulté les Premières Nations sur le trajet du gazoduc. CGL n’a cependant consulté que les conseils de bande (ceux chargés, selon la loi coloniale sur les Indiens, d’administrer les réserves) et a ignoré les autorités héréditaires de ces nations, en particulier les chefs héréditaires des Wet’suwet’en.

Il faut savoir que ces derniers ont leurs propres lois depuis des millénaires et qu’ils les appliquent toujours, surtout en matière de gouvernance et de territoire. En d’autres mots, les conseils de bande ne sont responsables que des réserves, alors que les chefs héréditaires sont responsables du grand territoire de la nation qui est toujours revendiqué.

CGL est donc allé devant les tribunaux pour empêcher les Wet’suwet’en de bloquer le passage du gazoduc en plaidant qu’ils avaient eu le consentement du conseil de bande. La cour lui a donné raison en prétendant que les Wet’suwet’en n’avaient pas prouvé leur titre autochtone sur le territoire. Or, lorsque la Cour suprême du Canada a ordonné un nouveau procès, en 1997, les Gitxsan et les Wet’suwet’en n’ont pas été capables de recommencer les procédures, car ils n’avaient plus d’argent : la cause leur avait coûté autour de 13 millions $. Néanmoins, les gouvernements qui avaient combattu leur demande devant les tribunaux savaient très bien quelle était la revendication des deux Premières Nations et il est déplorable que la cour, qui a accordé l’injonction à CGL, ait fermé les yeux sur ce fait.

Donc, en possession du jugement lui accordant l’injonction, CGL a demandé à la police fédérale, la GRC, de démanteler les barricades que les Wet’suwet’en avaient érigées sur leur territoire. La police a d’abord tenté d’isoler les Wet’suwet’en qui bloquaient les chemins forestiers, entre autres, en tentant de les priver de nourriture. Puis, le gouvernement provincial a demandé à un ex-député NPD du coin, Nathan Cullen, de rencontrer les chefs héréditaires la semaine dernière pour en discuter. On ne connaît pas l’issue de ces discussions, mais on sait maintenant que la police a commencé, vendredi matin vers 4 h, ses assauts contre les Wet’suwet’en sur leur propre territoire, pour faciliter la construction du gazoduc, à la satisfaction des actionnaires de cette multinationale.

Les gouvernements invoquent la règle de droit pour s’attaquer aux Wet’suwet’en alors que ces derniers invoquent non seulement leurs propres lois (que les gouvernements ne reconnaissent pas), mais aussi la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Si on lit la Déclaration, on voit que les chefs héréditaires et les membres de cette Première Nation ont des droits et que plusieurs d’entre eux ont été violés.

D’abord, il aurait fallu consulter les chefs héréditaires responsables du territoire en question et obtenir leur consentement préalable, libre et éclairé. De plus, l’action policière qui veut démanteler les camps des Wet’suwet’en et vise à arrêter ceux qui y sont est en violation du droit des peuples autochtones de ne pas être enlevés de leurs territoires. L’ironie dans la question de la Déclaration, c’est que ce même gouvernement provincial vient de passer une loi pour la reconnaître et l’intégrer dans les lois de la province…

Pour rendre la situation encore plus problématique, la police fédérale a menacé d’arrêter les journalistes qui seraient encore sur les lieux, visant vraisemblablement à éviter que des témoins gênants puissent documenter l’assaut.

C’est là où nous en sommes en ce matin du 8 février.

Il s’agit d’un conflit quand même assez important, compte tenu des circonstances, qui peut avoir un impact sérieux sur les velléités de réconciliation des gouvernements avec les peuples autochtones. La compagnie et les gouvernements sont pressés de mener à bien ce projet de gaz naturel liquéfié qui va à contre-courant des promesses de réduction des gaz à effet de serre et on est prêt à écraser une nation autochtone qui se trouve sur le chemin du gazoduc.

Nous sommes très loin de la décolonisation de ce pays et on pourrait se garder une petite gêne quand on parle de réconciliation !

Pierre Rousseau

Bromont