L’image du chasseur

Une métaphore usuelle laisse un bon nombre de personnes perplexes. L’image de l’homme chasseur est parfois évoquée pour justifier idéologiquement des comportements dominateurs. Qu’il s’agisse de leadership ou de gestion responsable « virile », donc patriarcale, la normativité actuelle considère le masculin comme le principe actif (le chasseur) et le féminin comme un principe passif (la proie). Diffus dans la culture ambiante, le concept de chasseur s’enracinerait, selon une perception courante, dans un lointain passé où les hommes poursuivraient les bêtes. Les femmes s’occuperaient, en vertu de leur « nature », des enfants et de la cueillette. L’avatar contemporain de la métaphore du chasseur réside sans nul doute dans les multiples barbecues estivaux.

Une telle métaphore ne reflète-t-elle pas une réalité dans les diverses sociétés y compris celles du paléolithique ? Un bref regard dans la littérature anthropologique révèle que les rôles à l’époque n’étaient pas aussi circonscrits. Dans ce cas, d’où a surgi cette conviction, largement partagée, que les hommes étaient exclusivement chasseurs et les femmes cantonnées à la passivité lors de la période préhistorique ?

La genèse de cette perception stéréotypée résulte en grande partie d’une projection dans le passé des rôles sexuels de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. La montée du capitalisme industriel, associé à un éthos patriarcal, nécessitait qu’une personne accomplisse le travail « improductif », du point de vue du PIB, d’éducation et des soins. Les femmes ont hérité de ces tâches invisibles, mais essentielles. Cela les a confinées à la sphère du privé. Ainsi, une culture androcentrique, toujours présente, asservit les femmes en recourant à un soi-disant déterminisme biologique « avéré » de ce qui relève plutôt de la construction sociale. L’image du chasseur illustre alors à merveille ce processus idéologique cautionnant le statu quo d’un sexisme systémique. Insistons également sur le fait que cette image conditionne toutes relations personnelles et collectives entre hommes et les femmes au détriment de ces dernières.

Il est à rappeler que ces construits sociaux sont inculqués avant tout par l’éducation et non par un quelconque caractère inné lié à la biologie. Ils apparaissent « naturels » parce qu’ils sont consacrés comme des « évidences » qu’on ne critique plus. Pour transfigurer le modèle androcentrique de domination et d’abus dont la culture du viol ne représente que la pointe de l’iceberg, il importe dès lors de déconstruire les normes qui chosifient et instrumentalisent les femmes. Une telle approche favoriserait l’élaboration d’une culture intersubjective partenariale, égalitaire et inclusive. Cela permettrait d’explorer notre commune humanité en élaborant notre identité personnelle et collective selon une dynamique relationnelle s’émancipant du dualisme mortifère. Cette mutation paradigmatique débloquerait un imaginaire qui pourrait engendrer des relations non violentes fondées sur le respect mutuel, l’autonomisation, l’amour et la tendresse. Un tel monde n’est pas qu’une chimère utopique puisque ses bases fondamentales existent déjà grâce aux apports inestimables des mouvements féministes.

Patrice Perreault

Granby