Le docteur Li Wenliang

Li Wenliang, symbole de la méfiance

COMMENTAIRE / Lorsque le SRAS a frappé, en 2003, la Chine n’était pas la puissance économique d’aujourd’hui. Maintenant, si quelque chose arrive à la Chine, le monde entier y goûte. Même si l’épidémie du coronavirus commence à ralentir, les dommages économiques dépasseront facilement ceux du SRAS et les effets se feront sentir jusqu’ici, au Canada. 

La Chine connaît désormais une économie de consommation beaucoup plus importante qu’en 2003. La plupart des contrats à terme pour le bovin, le porc, le café et le soja ont chuté de 10 à 30 % au cours des dernières semaines. Les importations de café en Chine ont plus que triplé au cours de la dernière décennie. Toutefois, depuis l’émergence du coronavirus, les importations diminuent considérablement. Les expéditions de homards et d’autres produits ont pratiquement cessé à cause de l’épidémie. Ce changement signifie des prix possiblement moins chers dans de nombreuses régions du monde, mais certainement pas en Chine.

La Chine achète essentiellement moins de tout, ce qui rend sa population plus vulnérable. Les rapports suggèrent que le taux d’inflation alimentaire dépasse maintenant 100 % dans certaines régions chinoises. Les autorités tentent de transporter de la nourriture là où il faut, mais en vain. Le contexte devient extrêmement difficile. 

Au Canada, dans les mois à venir, on constatera possiblement une baisse des prix de certains produits alimentaires, dépendamment de la façon dont les détaillants gèrent leurs marges. Mais tout cela pourrait n’être que de courte durée. La Chine sera de retour un jour, achetant tout ce qu’elle peut. Et compte tenu de la nouvelle trêve commerciale avec les États-Unis, elle pourrait acheter des produits américains à un rythme historique. Les contrats à terme nous disent que les marchés s’attendent à une telle reprise dès avril ou mai. Si cela se produit, l’inflation alimentaire au Canada poserait certainement problème d’ici la fin du printemps ou peut-être au début de l’été. 

Mais en termes de salubrité des aliments, le coronavirus représente un nouveau défi. Comme pour le SRAS, les scientifiques pensent désormais que le contact avec des animaux vivants ou avec la chair d’animaux abattus pourrait causer la maladie. En fait, certains rapports suggèrent que la propagation du coronavirus a la capacité de se produire en mangeant de la viande. Les mesures de biosécurité en Chine, en particulier dans le centre du pays, sont aux mieux discutables. La Chine n’obtient pas les meilleurs résultats pour ses prouesses en matière de biosécurité et, surtout, en communication de risques. 

La mort du Dr Li Wenliang, dont les avertissements concernant le coronavirus ont été apaisés, est devenue le nouveau symbole puissant des manquements de Pékin à la divulgation et à la transparence. Il est mort récemment de la maladie qu’il a lui-même découverte. 

En 2008, des milliers de nourrissons ont été exposés pendant des mois à des préparations de lait contaminé, mais Pékin avait choisi de fermer les yeux simplement parce qu’il accueillait les Jeux olympiques et ne voulait pas de distraction. Le scandale concernait des préparations pour nourrissons teintées de mélamine. En conséquence, 54 000 bébés ont été hospitalisés et six en sont morts. Plusieurs de ces cas auraient pu être évités si Pékin avait agi plus rapidement. Malheureusement, d’après ce qui est arrivé à Li Wenliang, rien n’a changé. 

Ce qui se passe avec le coronavirus risque de se refléter sur la façon dont la peste porcine africaine (PPA) est traitée. Même si la PPA est uniquement une maladie animale affectant présentement la Chine et l’Asie, le scepticisme augmente quant à ce qui se passe en Chine avec cette maladie. 

Beaucoup croient que ce virus qui affecte le cheptel porcin pourrait bientôt arriver au Canada. Il n’y a aucun risque associé pour les humains, mais les responsables ici au Canada pourraient avoir du mal à communiquer les risques aux Canadiens lorsque les données provenant de Chine manquent de fiabilité.

L’humanité traverse une épidémie mondiale comme celle-ci tous les 15 ans environ, et compte tenu de la topographie et de la réalité démographique de la Chine, ce pays deviendra probablement l’épicentre de nombreuses autres épidémies à l’avenir. 

Le coronavirus constitue un nouvel épisode des maladies humaines mondiales qui nous rappellent notre vulnérabilité. La Chine a ses méthodes, que l’on soit d’accord avec elles ou non. Mais vu sa dimension et son influence aujourd’hui, ses responsabilités dépassent largement ses frontières, d’un point de vue économique, comme de santé publique. Le silence imposé sur le Dr Wenliang ainsi que sa mort démontre que la Chine n’a pas pleinement accepté sa place d’acteur socio-économique majeur dans le monde. 

Avant que la PPA arrive au Canada, espérons que la Chine optera pour une grande transparence afin de nous aider à contenir et mieux gérer les risques.

L’auteur, originaire de Farnham, est doyen de la faculté de management et professeur titulaire en distribution et politiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie.