Je suis devenue une meilleure personne auprès de vous, lors de mon passage sur la planète Cancer.

Les personnes que j’ai connues sur la planète Cancer

LA VOIX DES LECTEURS / Nous avions tous un point en commun. Nous connaissions combien de temps il nous restait à vivre. Moins de deux ans. Six mois pour certains d’entre nous.

La Fondation de l’hôpital organisait des rencontres hebdomadaires. Le lundi entre 13 et 15 heures, nous nous rencontrions dans une petite salle nichée au 10e étage de l’hôpital Notre-Dame. Pour y accéder, il fallait s’engouffrer dans un vieil ascenseur de métal gris. Chaque fois, j’avais l’impression de monter au ciel. À l’arrivée, on nous offrait du café et quelques fois des biscuits au chocolat.

Puis on prenait place autour de la table. Nous occupions souvent la même chaise. Je m’assoyais à côté de Line qui est infirmière. J’aimais bien avoir Chantal en face de moi. Je me souviens de la vue éblouissante sur le mont Royal que révélaient les grandes fenêtres qui longeaient le mur de la salle. Mes yeux s’y égaraient parfois pour oublier le pire. Dehors, la vie continuait pour des milliers de gens insouciants, ne réalisant pas leur chance. Il n’y a pas si longtemps, nous déambulions sur les mêmes trottoirs, pensais-je.

Nous étions maintenant ailleurs, isolés de ce monde dont nous ne ferions plus jamais partie. Nous étions des sujets rejetés puisque nos corps nous avaient trahis.

Nous vivions sur la planète Cancer, pour reprendre les termes de Luc.

Cette planète rébarbative est aride et dépourvue de sensibilité.

Il y fait froid et presque toujours noir.

L’angoisse a remplacé le soleil. Il n’y a plus d’horizon.

Les routes sont escarpées et parsemées d’embûches.

Les projets futurs et les rêves sont défendus sur la planète Cancer, car nous n’aurions pas le temps de les réaliser.

« Un jour à la fois » et « rester positif » sont des expressions que les gens du monde répètent sans cesse aux gens de la planète Cancer. Nous détestions les entendre.

Denise, travailleuse sociale, nous accueillait calmement avec un sourire qui illuminait notre journée. Son regard pétillant inspirait notre confiance. Elle avait ce don précieux de savoir écouter.

Au début, nous étions timides et avares de détails. Puis, peu à peu, les liens de notre groupe se sont tissés. Nous avons réalisé avec surprise les similitudes affligeantes de nos parcours. Nous n’étions plus seuls. Les mots se sont enchaînés pour composer des phrases que nous n‘aurions jamais pensé possibles de prononcer. Nos histoires ont pris forme. Au-delà des mots, nous avons solidarisé dans la joie, les larmes et les silences.

La planète Cancer a son propre vocabulaire. Il n’y a pas de tabous. Ensemble, nous pouvions parler de tout. On pouvait se plaindre de nos docteurs ou les louanger. On avait le droit de décrire nos chirurgies défigurantes. On sympathisait concernant l’angoisse des examens et pis encore, l’attente des résultats de ces examens. On s’inquiétait du temps qui passait et de combien il nous en restait.

On se soulageait en parlant de nos diagnostics. Il nous faisait du bien de partager les noms de nos traitements tous plus complexes les uns que les autres que ce soit de la chimiothérapie, de la radiothérapie ou de l’immunothérapie. Sans gêne, nous étalions la puissance de nos maux de cœur et l’indigence de nos insomnies. Au-delà de cette détresse, un fil d’espoir se créait par la synergie du groupe.

Souvent on pleurait. Nos conjoints ou nos enfants, arriveraient-ils à vivre sans nous ? Et que dire des mariages, des graduations que nous allions manquer. On imaginait nos petits-enfants que l’on ne pourrait bercer ou voir grandir. Il y avait aussi un temps pour être en colère et rager sur la fatalité de notre sort. On s’était donné ce droit sur notre planète.

Ces rencontres étaient l’endroit où il nous était permis de parler de la Mort. Nous parlions beaucoup d’elle à son insu, même si on en avait tous un peu peur. Assez souvent, il nous arrivait de rire de la Mort, nerveusement, n’y croyant pas vraiment malgré tout, puisque la fin de soi-même est une image aérienne et irréelle.

Un jour, la Mort nous a joué un tour. Les uns après les autres, elle a commencé à nous rattraper, affublée de différents déguisements :

Rapide pour Luc, qui, le premier, nous a montré le chemin.

Injuste pour Myriam, qui était trop jeune pour la fréquenter.

Triste pour Francine, qui ne voulait pas l’accepter.

Libératrice pour Johanne, qui a reçu l’aide médicale à mourir.

Artistique pour Gloria, qui nous a laissé de nombreuses œuvres.

Implacable pour Chantal, qui aimait tant jouir de la vie.

Il reste à ce jour quatre survivants de notre groupe sur la planète Cancer.

Line qui va de mieux en mieux.

Éric qui a de nombreux projets avec le cannabis.

Geneviève qui recommencera à travailler bientôt.

Marlène qui attend.

J’ai connu dans le groupe des êtres merveilleux, sensibles, qui ont dû faire face à un stress incommensurable : celui d’organiser la fin de leur vie, un peu trop tôt.

Je veux rendre hommage à toutes ces personnes que j’ai connues. En écoutant vos histoires, j’ai appris la résilience, le courage, l’acceptation. Je suis devenue une meilleure personne auprès de vous, lors de mon passage sur la planète Cancer.

En déambulant à nouveau bientôt sur les trottoirs du monde, je penserai toujours à vous tous. J’ai enfin compris que rien ne sert de courir et que chaque minute compte avant le voyage final.

Geneviève Bédard, survivante, mélanome stade IV

Cowansville