Que vous fassiez un lien entre votre décision d’élu, administrant la chose publique, et votre croyance religieuse personnelle, voilà le vrai problème politique auquel vous semblez aveugle, écrit Marc-François Bernier au maire de Granby, Pascal Bonin.

La Voix des lecteurs

Soyez le maire de tous et de toutes, pas leur pasteur

C’est avec stupéfaction que j’ai pris connaissance de vos récentes déclarations concernant la présence du crucifix à l’hôtel de ville de Granby. Elles témoignent de votre incapacité à distinguer votre ferveur religieuse et votre fonction de maire, en imposant vos croyances intimes à tous, dans un lieu public qui n’est pas le vôtre.

De vos propos je retiens essentiellement trois arguments. Premièrement, enlever le crucifix de l’hôtel de ville signifierait renier le passé de ceux et celles qui ont construit notre ville. Vous affirmez même que cela serait aussi pire que de s’essuyer les pieds sur le visage des bâtisseurs de Granby. Cela équivaudrait à vous « mettre à genou, à plat ventre, de changer [vos] origines, changer qui nous sommes, de [vous] mettre à avoir honte » de ceux qui nous ont précédés. Personne ne demande rien de tel à Pascal Bonin. C’est au maire que cette demande s’adresse.

Vous voyez dans ce crucifix le symbole d’un passé de bâtisseurs qu’il faut célébrer, comme si c’était la seule ou la meilleure façon de le faire. Volontairement ou non, vous oubliez de prendre en considération le lourd passif du clergé catholique au Québec, symbolisé par ce même crucifix.

À cet effet, il faut ignorer l’histoire du Québec pour imaginer que nos ancêtres, ces bâtisseurs justement, étaient tous de fervents croyants qui n’auraient rien fait de valable sans l’Église catholique. On peut même soutenir, au contraire, que sans le pouvoir omnipotent et inquisiteur du clergé, le Québec se serait développé plus vite, que les individus auraient été plus heureux et accomplis. La liberté d’expression, la qualité d’une éducation offerte au plus grand nombre et l’industrialisation auraient aussi été facilités et encouragés. L’emprise du clergé a ralenti le progrès du Québec francophone, en prêchant le repli identitaire et religieux, au point où la société québécoise était plus pauvre et moins instruite que les autres sociétés nord-américaines, jusqu’à la Révolution tranquille.

Par ailleurs, pensez aux femmes discriminées par l’Église catholique, auxquelles le clergé a demandé d’enfanter à la chaîne, au risque de leur vie parfois. Pensez aux artistes, intellectuels et créateurs censurés et mis à l’index, parfois excommuniés pour avoir eu des idées trop généreuses. Pensez aussi aux homosexuels stigmatisés, aux filles mères soumises à l’opprobre social. Et comment ne pas associer ce symbole religieux aux milliers de jeunes enfants violés, agressés sexuellement, battus dans les pensionnats québécois et autochtones ?

Deuxièmement, vous justifiez votre refus en affirmant que les immigrants ne demandent pas le retrait de ce crucifix. Peut-être, mais qui dit que ce souhait serait uniquement celui de certains immigrants ? Vous omettez à nouveau de prendre en considération la volonté de très nombreux citoyens, de toutes origines et croyances, sans compter les athées, pour qui le crucifix est un symbole d’oppression, de pensée magique, d’abus, de viols, de censures, de discriminations, etc. C’est justement le fait qu’un même objet soit porteur d’autant de significations différentes et controversées qui milite pour son retrait des espaces publics consacrés à l’administration neutre de la chose publique.

Troisièmement, vous faites le lien entre cette décision politique et votre croyance religieuse. Celle-ci se manifeste par le port ostentatoire d’une croix au cou et votre tatouage « d’une croix des deux épaules aux fesses. Va-tu falloir que je fasse enlever mon tatouage ? ». Voilà la démonstration la plus évidente de la confusion qui vous possède et contamine votre jugement.

Pour ce qui est de votre tatouage, ostentatoire à certaines heures seulement j’imagine, rassurez-vous. Ce n’est nullement un enjeu public.

Que vous fassiez un lien entre votre décision d’élu, administrant la chose publique, et votre croyance religieuse personnelle, voilà le vrai problème politique auquel vous semblez aveugle.

L’hôtel de ville n’est pas votre résidence. Aucune confusion ne devrait être possible. Lui assurer la neutralité religieuse, c’est l’ouvrir à tous et à toutes, sans discrimination.

Soyez le maire de tous et de toutes, pas leur pasteur.

Marc-François Bernier

Granby

Crucifix et laïcités

La décision du conseil municipal de Montréal de déplacer le crucifix a engendré des échos jusqu’à Granby. Notre premier magistrat s’est prononcé en défaveur du retrait du crucifix de la salle du conseil. En tout respect à l’égard de monsieur Bonin, sa posture philosophique questionne quant aux éléments d’un régime de laïcité comme le formule Jean Baubérot et Micheline Milot (2011, p. 77-79) : la liberté de conscience et son prolongement, la liberté de religion ; l’égalité entre les citoyennes et citoyens. Il en découle l’égalité de traitement envers les diverses convictions et systèmes de croyances ; la neutralité de l’État envers la pluralité de conceptions du bien et des interprétations du réel. L’autonomie de l’État nécessite la dissociation entre le domaine civil et les normes religieuses.

Ne convient-il pas de distinguer la dimension institutionnelle et de celle plus personnelle ? Dans les propos cités dans notre quotidien local, monsieur Bonin ne semble-t-il pas confondre les deux plans ? Les travaux de Guillaume Lamy (2015, pp. 49-55) établissent une typologie éclairant le débat actuel : les républicains conservateurs (au sens de conserver), les républicains civiques et le modèle des penseurs libéraux (libéral au sens politique et non partisan du terme). 

Pour les républicains conservateurs, la laïcité maintient avant tout le patrimoine et met l’accent sur la culture de la majorité. Ils reconnaissent les privilèges historiques du christianisme tout en limitant l’expression des autres formes religieuses. La CAQ adopte cette forme de laïcité. Ce modèle de laïcité préconise le maintien du crucifix dans les lieux étatiques, mais rejette l’idée de port de symboles religieux personnels. Cela ne favorise guère l’égalité entre les groupes et les personnes ni la reconnaissance du pluralisme. Elle entraîne une confusion entre l’institutionnel et le personnel. Monsieur Bonin semble souscrire à ce modèle.

Pour les républicains civiques, la laïcité promeut la dimension civique garantissant ainsi une égalité où l’appartenance collective sur le plan civique prime sur toutes les différences personnelles. Pour cette vision de la laïcité, les crucifix doivent être retirés et l’interdiction d’afficher des signes religieux est totale pour l’ensemble de la fonction publique. Le PQ adhère à une telle conception. Ce modèle de laïcité intègre difficilement le pluralisme des sociétés occidentales contemporaines.

Quant aux penseurs libéraux, la laïcité préserve les droits fondamentaux et ceux des groupes dans leur expression propre tout en favorisant l’égalité dans la différence. L’avantage de ce modèle est de bien discerner l’institutionnel de l’individuel et du social. Par exemple, les crucifix exposés sur les murs de salles étatiques devraient être retirés au nom de la neutralité de l’État. Par contre, l’expression religieuse des individus est acceptée au nom de l’égalité et de la liberté de conscience. Le PLQ et QS adoptent davantage cette perspective.

À mon avis, le modèle dit libéral contribue à développer un regard interculturel, en plus du pluralisme politique, social, philosophique et économique, favorisant une plus grande justice sociale entre les groupes ainsi qu’entre les personnes.


Patrice Perreault

Granby