Un récent sondage démontre que 38 % des Américains évitent la célèbre bière Corona en raison de l’épidémie du coronavirus, le COVID-19.

La Corona au temps du coronavirus

POINT DE VUE / Un récent sondage démontre que 38 % des Américains évitent la célèbre bière Corona en raison de l’épidémie du coronavirus, le COVID-19.

Il n’y a évidemment aucun lien entre la bière et le virus, mais il semblerait que plusieurs associent le nom du produit et la maladie.

Constellation Brands, qui produit la bière emblématique, a rapidement envoyé une déclaration selon laquelle les ventes n’étaient pas touchées jusqu’à présent par l’épidémie, mais sans fournir de chiffres officiels.

Peu importe. Avec la semaine de nervosité intense des marchés boursiers et la panique qui envahit les réseaux sociaux, les Américains ont toujours une relation aussi intéressante qu’imprévisible avec le risque.

La « peur de la peur »

Même si les résultats de l’enquête ont été contestés par l’entreprise et par de nombreux analystes, ce qui sonne vrai, c’est la « peur de la peur » des Américains. À maintes reprises, l’obsession des États-Unis pour les risques et la façon dont ils les gèrent fascinent les Canadiens depuis de nombreuses années.

Il suffit de penser au fait que les Américains ont littéralement érigé un mur entre eux et le Mexique ! La perception du risque relève rarement du rationnel, notamment aux États-Unis. Certains rapports suggèrent que les restaurants des quartiers chinois, de Los Angeles à New York, ont vu leur achalandage baisser de 20 % par rapport aux ventes de janvier et de février de l’année précédente.

Au Canada, certains pensent que le même phénomène se produit, mais aucun chiffre n’a été communiqué avec précision. Il reste toujours difficile de déterminer la validité de ces rapports, mais un tel comportement ne surprendrait personne aux États-Unis. Avec autant de choix sur le marché, les Américains peuvent envisager d’autres options.

Les États-Unis ont connu leur part de catastrophes liées à la salubrité alimentaire. En 1993, les hamburgers servis dans 73 restaurants de la chaîne de restauration rapide Jack in the Box étaient liés à une épidémie d’E. coli qui a touché 732 personnes, pour la plupart des enfants de moins de 10 ans. Cette épidémie pourtant évitable a coûté la vie à quatre enfants.

En 2007, le géant de l’agro-industrie Conagra n’a pas réussi à bien entretenir l’une de ses usines de beurre d’arachide à Sylvester, en Géorgie. Plusieurs pots de beurre d’arachide Peter Pan, contaminés par la salmonelle, ont été vendus, ce qui a rendu malades plus de 600 personnes. L’entreprise a été condamnée à une amende de plus de 11 millions. En 2009, les dirigeants de la Peanut Corporation of America savaient que leur beurre d’arachide était contaminé par la salmonelle, mais ils ont quand même expédié les produits. Certains gestionnaires de haut niveau ont été condamnés à une amende et à une peine de prison.

Et, plus récemment, en 2015, la surveillance insuffisante de sa chaîne d’approvisionnement a entraîné une épidémie de norovirus chez Chipotle, grande chaîne de restaurants établie aux États-Unis. Plus de 300 personnes sont tombées malades, provoquant la chute du titre en Bourse. La chaîne a finalement récupéré, bien que sa réputation ait été ébranlée. Tous ces évènements ont sans doute contribué au malaise collectif des Américains face à l’industrie et aux denrées alimentaires auxquelles ils ont accès.

Une association étonnante

Dans tous ces cas, les entreprises ont souffert financièrement, et à juste titre. Mais l’affaire de la bière Corona et du coronavirus est étonnante. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a choisi le nom du coronavirus en suivant simplement les protocoles de dénomination des maladies issues d’un virus en forme de couronne. Le 11 février, elle a choisi le nom COVID-19 sans fournir de raisons spécifiques, mais la plupart des médias font encore référence à la maladie sous son nom d’origine, le coronavirus.

Réaliser que le processus de dénomination d’une agence internationale pourrait avoir influencé les ventes d’une boisson portant un nom similaire révèle l’aversion au risque de notre société.

Les risques perçus influencent notre comportement et nos choix. C’est aussi simple que ça.

Une obsession collective pour éviter les risques incitera les consommateurs à se protéger.

Le progrès technologique dans l’alimentation rend généralement la vie humaine plus facile et plus sûre. Cependant, ces incidents nous démontrent à quel point les choses peuvent se compliquer en un rien de temps.

Malgré sa rigueur et son engagement scientifique, les décisions de l’OMS peuvent avoir des conséquences imprévues et Constellation Brands doit aborder ouvertement la manière dont ses ventes sont touchées ou non. Cela pourrait facilement se reproduire à nouveau sans considérer le pouvoir des perceptions du risque.

Le Canada n’est certainement pas à l’abri de tout cela, même si sa population perçoit généralement les risques différemment. La plupart des Canadiens croient que nos aliments sont salubres, même en cas de rappel important. Nous l’avons vu avec la vache folle en 2003, avec la bactérie Listeria et Maple Leaf Foods en 2008, et XL Foods pour le bœuf en 2012.

Mais alors que les autorités réglementaires tentent de contenir les risques, le fardeau se retrouve sur les épaules de chaque consommateur pour prendre sa propre décision, sur la base des preuves dont il dispose.

Une seule ambiguïté peut amener une entreprise, voire un secteur au complet vers le gouffre.

Il est difficile de savoir qui et quoi croire dans un monde de désinformation et d’enrayer les tactiques, les fausses nouvelles et la propagande. Les organismes publics devront montrer plus de vigilance et réfléchir à des moyens de s’impliquer de manière plus proactive dans notre discours public sur la manière dont nous gérons les risques liés à l’alimentation.

L’auteur, originaire de Farnham, est doyen de la faculté de management et professeur titulaire en distribution et politiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie.