La charrue devant les bœufs

LA VOIX DES LECTEURS / Le Éric-Pierre dont Marie-Ève Martel parle dans sa chronique intitulée Dérives, c’est moi.

Avant d’aller plus loin, je veux préciser que je viens de retrouver l’espoir. Il a fallu me battre avec mon psychiatre, à coup d’arguments scientifiques, pour lui faire comprendre que ma condition était causée par un choc post-traumatique qui a réveillé d’autres traumas survenus au cours de ma vie. Ça faisait un an et demi que j’étais traité pour une dépression majeure à coup d’antidépresseurs pour booster la sérotonine dans mon cerveau. Sauf que la sérotonine n’était pas le principal problème auquel je faisais face. Avec un nouveau diagnostic, de nouveaux traitements. J’ai confiance.

Mon opinion sur l’aide médicale à mourir pour les personnes souffrant d’un problème de santé mentale est plus tranchée que celle de Marie-Ève. C’est non.

En gros, parce qu’on est loin de faire tout ce qu’il faut pour aider ces personnes. Je suis journaliste, j’ai souvent écrit sur des problématiques que je n’ai jamais vécues personnellement.

Mais cette fois-ci, c’est le cas.

Les budgets. Il est de notoriété publique que le budget de la santé mentale au Québec représente 3,5 % du budget de la santé, la dépense la plus importante de l’État québécois. Le budget de la santé compte pour 45 % des dépenses de notre gouvernement.

Les suicides. Pour chaque suicide, il y a pas mal plus de monde qui essaie sans succès ou encore du monde qui y pense fort. Il paraîtrait que pour un suicide, il y aurait 20 personnes qui essaient ou qui y pensent. Qu’est-ce que ça veut dire ? Les gens veulent vivre et non mourir. Mais pour ça, il faut les aider.

Les soins. Si le budget de la santé mentale ne représente que 3,5 % du budget de la santé, certaines évidences sautent aux yeux. Moins de budget = moins de soins. Ça fait combien d’années que les médecins, les infirmières, les travailleurs sociaux et les organismes communautaires réclament à grands cris qu’on consacre plus d’argent à la santé mentale ?

Les soins (2). L’année dernière, je me suis rendu de mon plein gré à l’hôpital pour avoir de l’aide À Charles-LeMoyne, j’ai été installé dans la bien nommée : Aile E — unité de débordement — psychiatrie.

Une belle civière avec un oreiller épais comme un linge à vaisselle. Ça c’était après avoir passé du temps dans un gros cubicule vitré en compagnie de cinq autres patients, dont au moins deux étaient en pleine crise de délire. Moi, j’étais là parce que j’étais totalement désemparé à essayer de gérer les symptômes d’un choc post-traumatique. Derrière l’immense vitre, il y avait le personnel qui nous observait. Je venais d’être transféré de Pierre-Boucher où on m’avait quand même prescrit un anxiolytique avant de me mettre dans l’ambulance. Je demande un comprimé à l’infirmier qui me répond : « Ça vient de Pierre-Boucher ça, ça ne marche pas ici. »

Pendant mon séjour de cinq jours, on m’a infantilisé, on m’a traité comme un « fou » en quelque sorte et non comme un être humain qui vivait un cauchemar. Mais si j’avais eu un cancer…

Le diagnostic. D’abord, il arrive que les spécialistes se trompent. Ça m’est arrivé. Ensuite, certaines conditions sont en effet incurables, l’un des critères pour être éligible à l’aide médicale à mourir. C’est le cas de la schizophrénie. Mais il existe des traitements efficaces. Je connais plusieurs personnes souffrant de cette maladie qui vivent une vie heureuse aujourd’hui.

L’enjeu. La santé mentale est devenue l’enjeu de santé publique numéro un au Québec. Toutes les données le confirment. Un enjeu pour lequel on consacre 3,5 % du budget de la santé... Il manque de personnel, de ressources. La psychothérapie n’est pas accessible pour plusieurs qui n’ont pas les moyens de se l’offrir.

Donc, avant de tuer du monde, il faudrait commencer par les soigner. D’habitude, on ne met pas la charrue devant les bœufs, n’est-ce pas ?

Éric-Pierre Champagne

Longueuil