Isabelle Gaboriault

Poisson-lune et sac en papier brun

Quand notre plus vieille avait trois, quatre ans, dans notre volonté de lui faire expérimenter divers sports, après le ballet nous l'avons inscrite à des cours de natation.
Chaque cours, elle pleurait sa vie. Elle sortait de l'eau ratatinée, les yeux rouges, les lèvres bleues et épuisée de s'être battue... pour ne pas mettre sa tête dans l'eau. Au baseball, ça va, mais en natation, disons que c'est un critère. 
La veille, elle commençait sa cabale en s'informant de l'heure exacte de son cours, de qui allait l'accompagner. Elle demandait si elle allait devoir, encore, mettre sa tête dans l'eau, etc. 
Ai-je besoin de vous dire dans quel état elle se trouvait quand je lui enfilais son petit maillot une heure avant son cours ?
Ti-minou.
Tout ce stress était-il nécessaire juste pour apprendre à nager en petit chien ?
En parents ingrats que nous sommes, nous continuons de penser que oui. On voulait ainsi lui enseigner l'importance d'aller au bout des choses. Lui montrer qu'il faut parfois persévérer. Elle a donc terminé sa session. La présence d'une piscine dans notre cour a aussi pesé très lourd dans la balance : elle devait savoir nager.
Maintenant rendue à 13 ans, notre grande adore se baigner. Elle met même sa tête dans l'eau ! Et vous savez quoi : je ne pense pas qu'à la vue d'un quelconque plan d'eau, elle nous en veuille intérieurement pour ces samedis matin où elle partait le coeur gros dans ses gougounes. 
En agissant ainsi, son père et moi avons fait d'elle une enfant plus forte. Elle sait aujourd'hui - en marge du fait que la natation n'est pas son sport - qu'elle peut se sortir la tête de l'eau, peu importe les situations.
J'ai souvent voulu sauter dans la piscine tout habillée pour l'arracher à ce supplice chloré qui lui tirait des larmes de crocodile. Pas grave si notre poisson-lune ne se transforme pas en dauphin, que je me disais. Toutefois, dans ma propre angoisse face à la sienne, jamais je n'ai pensé écrire au grand manitou qui gère ma ville pour qu'il vide la piscine municipale parce que celle-ci a valu des heures douloureuses et, avouons-le, quelques bouillons à ma petite salamandre.
C'est ça la vie : faire parfois des choses difficiles, emmerdantes, stressantes, inutiles et plates. Tout ça forge nos habiletés, notre caractère et notre identité.
Comme plusieurs, j'imagine, j'ai donc eu un petit sourire en coin en lisant qu'une mère de Repentigny avait écrit au ministre de l'Éducation pour le sommer d'abolir les exposés oraux, ceux-ci étant trop stressants pour sa fille rendue au secondaire. 
La dame est enseignante. Comme elle est à même de constater tout ce qui se vit dans une cour d'école, surprenant qu'elle n'ait pas demandé... d'abolir l'école au grand complet !
N'est-ce pas là le lieu de tous les apprentissages ? Dieu sait combien l'intégration de certains demeure une épreuve. 
Pourquoi n'a-t-elle pas donné des trucs à sa fille avant d'y aller de cette demande excessive ? Contrairement à plusieurs parents, elle possède les outils pour l'aider en plus. 
Son ado, c'est sûrement la peur d'être jugée qui la paralyse. C'est là-dessus que la maman devrait mettre ses énergies. 
Par son geste, je ne suis pas certaine qu'elle lui a rendu un si grand service.
Lors du prochain exposé oral prévu à l'horaire, la maman ne devra pas rester surprise si sa fille décide de le faire... avec un sac brun sur la tête.