Les élites nous tapent sur la tête en nous disant de mieux manger, et avec raison. Mais ils oublient souvent une chose : en tant qu’êtres humains, nous sentons parfois le besoin de nous gâter.

Éloge de la malbouffe

COMMENTAIRE / Les élites nous tapent sur la tête en nous disant de mieux manger, et avec raison. Mais ils oublient souvent une chose : en tant qu’êtres humains, nous sentons parfois le besoin de nous gâter.

Lorsque le ventre gargouille, à peu près n’importe quel aliment fait l’affaire. Si on se présente au supermarché le ventre vide, on est foutu.

Tout le monde a un certain talon d’Achille alimentaire, un mets ou un produit irrésistible, même s’il ne constitue pas un bon choix pour la santé. Une poutine, des macaronis au fromage, du chocolat, de la crème glacée, peu importe, on se laisse tenter par le mal, par la malbouffe, par quelque chose que les professionnels de la santé méprisent. Malgré la science et nos connaissances, nous entretenons toujours ce désir de nous gâter avec de la malbouffe, ce qui semble bien humain, après tout !

Nous avons tous un patrimoine, des us et coutumes qui ont contribué à former nos goûts, nos habitudes et nos sens dans la cuisine, à table ou ailleurs. Mais certains facteurs externes comme les marques et le bagage accumulé à notre insu au supermarché forgent aussi notre attirance vers divers produits.

L’un des succès les plus remarquables de l’industrie agroalimentaire consiste à recycler notre sensibilité culinaire et non seulement nos goûts.

Chaque fois que la faim nous tenaille ou simplement quand l’heure du repas approche, nous pensons souvent et inconsciemment à une ou plusieurs marques. Pensez-y un peu, surtout ceux d’entre vous âgés de plus de 40 ans !

Pendant longtemps, il n’y avait rien de mal à cela et nous acceptions les choses telles qu’elles se présentaient puisque le mot pour désigner la malbouffe n’existait même pas. Manger ce genre de truc relevait purement et uniquement de la gourmandise. Ces produits rimaient avec bon goût, rapidité et simplicité.

Même si les tendances alimentaires changent, nous avons toujours ce besoin de raccourcis, de plats prêts à emporter en un rien de temps et de produits pratiques sur lesquels on peut compter.

La malbouffe nous livre la marchandise, quand on le veut et où on le veut.

La nostalgie en alimentation existe et elle s’exprime avec une telle puissance qu’on peut à peine y résister. La poutine, la bière, la barre de chocolat, les petites folies ici et là, nous permettent de réaliser que nous sommes tout à fait humains. Honorer son passé et ses goûts demeure essentiel. Manger n’a pas seulement une fonction nutritionnelle, l’alimentation nous relie à notre culture, à nos émotions, à nos relations et à nos ambitions. Depuis quelque temps, la nourriture nous divise puisque nous avons oublié les multiples dimensions de l’alimentation.

L’acte de manger dépasse le compte des calories, des fibres, du gras et des protéines.

Mais il faut tout de même faire attention. La malbouffe ordinaire ou fantaisiste a cessé d’être un plaisir occasionnel il y a fort longtemps. Aujourd’hui, cette bouffe mal-aimée des professionnels de la santé cohabite avec nous, nous accueille dans la rue, nous retrouve même au travail, à la cafétéria, aux machines distributrices et au camion de bouffe de rue le plus près. Cette réalité alimentaire que plusieurs ne veulent pas voir a un nom, celui de malbouffe, qui risque de rester collé à nos vies, qu’on le veuille ou non. Avec le bruit créé par le nouveau guide alimentaire et les leçons culinaires télévisées, la culpabilité nous ronge et nous agace. La malbouffe reste toujours parmi nous, mais il faut simplement un meilleur équilibre.

Au fil des ans, il faut avouer que nous sommes allés un peu trop loin avec la malbouffe. On lui impute d’ailleurs 11 millions de décès par année dans le monde. En tant que société occidentale, il faut s’approprier nos systèmes alimentaires, et tout commence par la cuisine. Notre relation avec la nourriture se transforme du tout au tout depuis quelques années. Avec la recherche et surtout avec nos constats d’essai-erreur, nous arrivons à une conclusion horrifiante pour plusieurs : cuisiner est loin d’être un luxe. En effet, il s’agit d’une compétence de survie.

Une société vide de connaissances alimentaires et gastronomiques est vouée à l’échec, et en alimentation cette connaissance se transmet principalement en cuisine.

Bref, l’indulgence avec modération reste de mise. La perfection éternelle à table ne peut tout simplement pas exister. Être normal et vouloir satisfaire une fois de temps en temps des besoins alimentaires pas toujours nutritionnels demeure une bonne chose. Mais il faut le faire en toute connaissance de cause et sans trop devenir vulnérable à une alimentation facile et moins bonne pour la santé. Il faut apprendre à gérer la malbouffe dans nos vies de façon responsable, car elle mérite une place bien ordonnée. Personne n’est parfait, et c’est tant mieux.

Voilà, c’est dit.

L’auteur, originaire de Farnham, est doyen de la faculté de management et professeur titulaire en distribution et politiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie