Le fédéral est-il sur la bonne piste dans sa lutte à la prostitution?

Le gouvernement Harper veut éradiquer la prostitution. Qui ne le souhaite pas? D'autant qu'il n'y a rien de plus dégradant que l'exploitation sexuelle, la marchandisation du corps de la femme à des fins pécuniaires ou pour assouvir ses bas instincts. Mais ce gouvernement, que la Cour suprême oblige à refaire ses devoirs en cette matière parce qu'il ratissait trop large et sans nuances, rêve-t-il? S'y prend-il de la bonne façon?
C'est le même gouvernement qui refuse l'aide à la contraception en Afrique et dans les autres pays de la planète aux prises avec la surpopulation et de sérieux problèmes de malnutrition et de santé, dont le sida. Le même gouvernement qui laisse fermer des cliniques d'avortement au Canada et qui cherche par tous les moyens à combattre cette pratique. Le même gouvernement qui, opposé à l'aide médicale à mourir en n'y voyant qu'une simple euthanasie, vient d'affirmer la préséance du Code criminel sur la législation québécoise et qui se trouvera sans doute un missionnaire pour la contester.
Or, ça fait quelques fois déjà que ce gouvernement se fait virer par la Cour suprême en matière d'éthique, de morale et de démocratie parce qu'il a une vision trop étroite, qu'il fonde ses orientations sur des perceptions plutôt que sur des recherches de spécialistes ou scientifiques. Et, cette fois encore, des hommes de loi de même que des femmes concernées par le projet à l'étude, le préviennent qu'il risque à nouveau la contestation et l'échec. Même si certains organismes et des femmes y voient un grand pas en avant.
Évidemment que bien des intentions énoncées par nos leaders et les requêtes de tant de citoyens sont nobles. Vaudrait mieux qu'on n'ait pas à recourir à l'avortement, non plus qu'à l'aide à mourir et que la prostitution n'existe pas. Reste que ce qu'on interdit en ces matières en vient à se faire illégalement avec des conséquences sociales et financières coûteuses parce que les lois n'évoluent pas au même rythme que la société. D'où la nécessité d'encadrer les nouvelles pratiques pour éviter les dérapages. Mais encore faut-il que les gouvernements n'errent pas dans leurs propositions, qu'ils respectent l'évolution de notre société.
Or la prostitution n'existe pas d'hier et, quoi qu'on fasse, on ne l'éliminera pas. Parce qu'il y aura toujours des femmes pour offrir leur corps contre de l'argent et des hommes prêts à payer pour en jouir. De même que des proxénètes et des agences pour en profiter monétairement malgré les interdits. Et, en toute logique, comment peut-on criminaliser l'achat de services sexuels si on ne le fait pas pour l'offre? N'est-il pas aussi grave d'offrir que d'acheter? En légiférant à sens unique, le fédéral ne risque-t-il pas de rendre les femmes encore plus vulnérables parce qu'en cas de conflits dans ce milieu où l'alcool et la drogue sont souvent présents, on accentuera le chantage et la violence?
Criminaliser l'achat des services sexuels ne suffira pas à contrer la prostitution. Il faudra, pour en venir à bout, si c'est possible, sortir les femmes qui s'y adonnent de ce dégradant commerce en cherchant d'abord les causes ou les pièges les ayant amenés à cette pratique, les valoriser et les amener à gagner leur vie autrement en leur fournissant les moyens requis à ces fins. Mais le voudront-elles toutes, surtout si ça ne paie pas autant, s'il y a trop de formation à rattraper ou si, comme dans certains cas, c'est un choix volontaire pour se payer des études ou s'offrir certains biens?
Des pays ont fait d'autres choix comme légaliser et encadrer la prostitution pour assurer la santé et la protection de celles qui s'y adonnent. Un choix discutable. Or, pas sûr que le Canada fasse le meilleur choix avec la criminalisation de l'achat de services sexuels seulement, en fermant ainsi les yeux sur l'offre et en y allant de quelques interdits. Enfin, de quoi le fédéral se mêle-t-il en intervenant dans les rapports sexuels entre adultes consentants? Cette question là aussi, il faut bien la poser.