Farm Bill : le Canada isolé

C'est maintenant chose faite. Le président Obama vient tout juste de promulguer, le très attendu Farm Bill américain, une entente valant plus de 950 milliards de dollars US de dépenses étalées sur 10 ans. Le montant équivaut à plus de 3 fois le budget fédéral canadien. C'est une somme colossale pour soutenir un seul secteur de l'économie. Ce cadre législatif s'inscrit dans un engagement inconditionnel envers l'agriculture de l'administration publique américaine qui remonte aux années de la Grande Dépression, lors du «New Deal» de Roosevelt. La nouvelle version du Farm Bill nous offre une série de mesures qui perturberont sûrement l'agriculture canadienne pour un certain temps.
Bien sûr, le Farm Bill aura une influence sur le comportement des consommateurs américains. Désormais, par le biais du Programme d'aide supplémentaire à la nutrition, les citoyens américains seront encouragés à utiliser les fameux «food stamps» dans les marchés publics pour acheter des fruits et légumes frais. C'est presque 100 milliards de dollars US par année qui seront maintenant à la disposition des produits locaux américains. Ce n'est pas rien. Les consommateurs américains seront dorénavant moins enclins à se procurer des produits venant d'ailleurs.
Toujours dans une mouvance à saveur protectionniste, le gouvernement américain encouragera ses citoyens à acheter des produits faits chez eux par l'information véhiculée sur les emballages alimentaires. D'ailleurs, avec ce nouveau Farm Bill, les mesures d'étiquetage du pays d'origine continueront de contraindre les transformateurs alimentaires américains d'afficher le pays d'origine des animaux abattus. Pour le Canada, c'est une très mauvaise nouvelle puisque les grands transformateurs tels que Cargill et Tyson ont déjà commencé à diminuer leurs importations en provenance du Canada. Cette mesure pourrait coûter plus d'un milliard de dollars aux filières bovine et porcine canadiennes par année.
Par contre, ce nouveau Farm Bill met fin aux mesures incitatives ridicules de production agricole. Sous l'ère «Bush», le Farm Bill américain favorisait la production céréalière destinée à la filière énergétique au profit de l'industrie agroalimentaire. C'était l'héritage du mandat éthanol qui était en quelque sorte à l'origine de la flambée des prix des denrées agroalimentaires en 2008. À l'époque, les producteurs agricoles étaient dédommagés sous forme de paiement direct même si certains ne produisaient pas un seul boisseau. La dépendance envers l'État était palpable en région. La nouvelle politique américaine met fin à l'aide sociale agricole.
Plutôt, l'administration américaine offre une plus grande protection aux producteurs durant les périodes de récoltes modestes. Cette nouvelle orientation sera plus sensible aux aléas climatiques et aux évolutions des prix. D'ores et déjà, les agriculteurs américains auront accès à des leviers financiers qui inciteront les agriculteurs à accroître leur production pour certaines céréales tout en laissant l'État assumer plus de risques. Ceci touche indirectement les producteurs canadiens puisqu'ils influencent le type de cultures ensemencées et les prix mondiaux. Le nouveau cadre présente aussi des mesures de performance intéressantes liées au développement durable. À regret, en regardant notre propre cadre stratégique agricole au Canada, nous sommes loin d'être rendus là.
Somme toute, pendant que le Canada tarde à se doter d'une véritable vision agricole, les États-Unis ont leur Farm Bill, que nous soyons d'accord ou non. Monsieur Obama a bien compris que pour créer des emplois, les Américains doivent se tourner vers les produits de chez eux, et l'agroalimentaire ne fait pas exception. L'achat local est donc un couteau à deux tranchants, et ce sont souvent les économies plus populeuses qui y gagnent au détriment des petits marchés, comme le Canada.
Ce nouveau pacte entre le monde agricole américain et Washington a du mérite, pour les États-Unis. Pour nous, ce plan nous indique que la fluidité de notre agroéconomie nord-américaine se détériore progressivement. Puisque le marché américain sera vraisemblablement moins perméable pour les prochaines années, il est nécessaire, plus que jamais, d'exploiter l'accès à de nouveaux marchés.
L'auteur, originaire de Farnham, est professeur titulaire, distribution et politiques agroalimentaires et vice-doyen au Collège en management et études écononomiques Université de Guelph