Distinguer laïcité et autres valeurs

La laïcité est une valeur institutionnelle, mais il ne faut pas la confondre avec d'autres valeurs et tout mêler. Ainsi, il y a un groupe de valeurs canadiennes et québécoises, liées au respect de la personne et à la protection de la vie, qu'il serait important de reconnaître et afficher explicitement. Je pense, entre autres, à la dignité de la personne, l'égalité homme-femme, le respect de la vie, l'intégrité physique, la sécurité, la convivialité et l'authenticité de la communication.
Il ne s'agit pas de valeurs exclusives au Canada ou au Québec. En réalité, ces valeurs sont toutes reconnues dans les pays occidentaux et plusieurs sont données comme universelles. Elles sont quand même identitaires. Certaines de ces valeurs sont déjà inscrites dans la Charte des droits de la personne (fédérale et québécoise); les infractions à d'autres sont incluses dans le Code criminel; il n'est pas inutile de les ressembler dans un texte ou des textes officiels et de les publiciser. Ceci serait utile pour tous: consolidation de l'affirmation nationale, balise du vivre ensemble harmonieux, outil d'éducation des jeunes, moyen d'intégration des immigrants.
Repères
Pour être efficace et avoir un impact réel, l'affirmation des valeurs citées précédemment doit être traduite dans un certain nombre de repères concrets. Par exemple:
• Interdiction de tout vêtement qui cache le visage (niqab, burqa, masque, cagoule) et empêche l'identification de la personne dans toutes les institutions et endroits publics, y compris sur la rue. À plus forte raison, lors de gestes officiels comme le serment ou le vote. [Malgré un jugement récent alambiqué de la Cour suprême].
• Opposition au port du kirpan dans toutes les institutions et les lieux publics (car c'est une arme blanche), et non seulement dans les avions et les tribunaux où l'interdiction est déjà reconnue. Sur le modèle de l'épée des Chevaliers de Colomb qui sert seulement dans leurs cérémonies. [Malgré un jugement récent sur le port du kirpan à l'école].
• Interdiction du turban là où le port du casque de sécurité est exigé.
• Condamnation des «crimes d'honneur» et des mutilations sexuelles des femmes (excision, infibulation, examen de virginité, etc.) et autres actes de violence fondés sur le sexe (comme indiqué dans le récent Guide d'étude fédéral pour les immigrants).
• Refus de la charia et des tribunaux islamiques, notamment en matière matrimoniale et civile: polygamie, répudiation de la femme, héritage discriminatoire, mariage imposé, témoignage de la femme inégale à celui de l'homme.
Légitimité
Certes, la charte fédérale (1982) promeut et valorise le patrimoine multiculturel des Canadiens (art. 27). L'idée est encore renforcée par la Loi sur le multiculturalisme, adoptée en 1988. Et elle a été reprise sur Internet, sur le site d'Accueil du Canada. Mais, tout en présentant le «multiculturalisme» comme caractéristique du pays, le dernier Guide fédéral à l'intention des immigrants, en 2009, insiste sur la protection de certaines valeurs fondamentales du Canada. Il signale entre autres très clairement certaines interdictions: «Au Canada, hommes et les femmes sont égaux devant la loi. L'ouverture et la générosité du Canada excluent les pratiques culturelles barbares qui tolèrent la violence conjugale, les meurtres d'honneur, la mutilation sexuelle des femmes ou d'autres actes de violence fondée sur le sexe».
De son côté, la Cour suprême du Canada a coutume de favoriser le multiculturalisme, à donner priorité aux droits individuels et à la liberté religieuse, mais il existe une tendance inverse, minoritaire, mais prometteuse. Ainsi en 2008, la Cour a refusé d'entendre la cause des juifs hassidiques de Val-Morin, qui refusaient de se soumettre au règlement de zonage. Plus explicite, en juillet 2009, la Cour suprême a débouté les Huttérites albertains qui contestaient l'obligation de se faire photographier pour obtenir un permis de conduire. Par une majorité de 4 contre 3, la Cour a reconnu que le règlement du gouvernement de l'Alberta limite bel et bien la liberté de religion des huttérites, mais elle a jugé que cette contrainte est raisonnable et justifiée par l'importance de l'objectif visé, la prévention du vol d'identité.
Dans cette perspective, à l'encontre d'une tendance des juges à créer le droit, c'est aux gouvernements qu'il incombe de protéger et promouvoir les valeurs signalées plus haut, voire de déterminer certains repères concrets. «C'est à la législature élue et à ceux qu'elle désigne pour appliquer ses politiques qu'il incombe au premier chef de faire les choix difficiles liés à la gouvernance de l'État», écrit la juge en chef Beverley McLachlin.
Lieux de diffusion
Parmi les lieux de diffusion de cette politique, serait à privilégier le site Internet du Canada, le cahier d'information remis aux immigrants et éventuellement le texte du serment que ceux-ci doivent prêter. Le Québec doit faire de même de son côté. En particulier dans le serment exigé des immigrants, les cours donnés aux immigrants, ainsi que dans le cursus scolaire, comme les cours d'éthique et culture religieuse.
Il s'agit d'élaborer une stratégie éducative à moyen terme. Il n'y a pas de problème encore, entend-on parfois. Justement, il faut agir avant qu'il y en ait.
Guy Durand, Dunham
Professeur émérite de l'U de M.
Auteur de La culture religieuse n'est pas la foi. Identité du Québec et laïcité, Montréal, éditions des Oliviers, 2011, 148 p.