Anny Schneider-Siegrist

Souvenirs amers

Jour de souvenir des deux dernières guerres,

Je médite sur leurs séquelles

Vécues par mes proches, disparus ou pas, 

Et m’interroge encore sur leurs conséquences. 

Celles plus récentes, d’Irak, du Congo, d’Israël ou de Syrie, 

Sans oublier la menace réelle d’un conflit 

Avec l’Iran, la Corée du Nord, la Chine ou la Russie, 

Avec nos voisins trop armés et un fou à la barre de l’État,

Nous rappelant que le pire peut survenir n’importe où et quand.

Mais quand faut-il aller à la rescousse de nos alliés ?

Quel prix faut-il payer pour se défendre,

Sauver l’honneur ou honorer les valeurs

De notre pays et d’une soi-disant démocratie ? 

En tant que fille, nièce et petite-fille de militaires forcés,

Je connais les efforts déployés pour notre pseudo-liberté,

Et réalise que nos sacrifices sont minimes à côté 

De ceux de nos mères et grands-mères, leurs époux et fils éplorés.

Dans mon village d’origine, notre ferme fut occupée par trois armées successives : allemande, française, américaine, 

Qui, tour à tour, ont pillé tout ce qu’il y avait de comestible, 

Sans oublier les souvenirs amers laissés dans la mémoire 

Si ce n’est dans la chair et le cœur, des trois filles de la maison,

Ma pauvre maman y compris.

Comme bien des Alsaciens, les hommes des deux clans de ma lignée,

Furent engagés de force dans l’armée allemande qui nous occupait, 

De ceux qu’on nommait « Les Malgré-nous ». 

Sept jeunes hommes sont partis, quatre en sont revenus vivants, mais ô combien abîmés...

Le plus jeune, Charles, poète blondinet de 17 ans, frère de maman, 

Qui est tombé dès les premiers jours au front russe, 

Chair à canon de première ligne, 

Un classique pour les minorités, Québécois en Normandie y compris...

Du côté de papa, ses frères Louis et Joseph, vingt et vingt-deux ans, 

Ont été zigouillés dès les premiers jours, 

On ne sait trop où, au front de l’Est, sans doute… 

Leur mère, veuve à quarante ans, d’un homme brisé déjà gazé à la Première Guerre 

A élevé dans la misère ses neuf enfants restants. 

Sort similaire pour le père de ma maman 

Louis, feu mon grand-père, fermier jadis prospère,

A fait les deux guerres et racontait cette anecdote vécue au front de 1914.

Son sergent lui a crié : « Tirez, mais tirez donc, Siegrist ! Vous ne voyez pas l’ennemi ? »

Sa réponse fut alors : « L’ennemi, mais quel ennemi ? Je ne vois que des pauv’types, qui comme moi, font dans leur culotte de trouille ! »

Quelle horreur et tristesse a généré la dernière Grande Guerre :

Soixante millions de morts en six ans, 

À cause d’un fou démoniaque qui voulait dominer le monde

Avec son idée revancharde et de pseudo race pure !

Haine crasse des juifs, des homos, des Tziganes et des intellos, 

De tous ceux qui réfléchissaient trop et protestaient

Comme ces trop lucides libres esprits marginaux…

Méfions-nous des pensées uniques et des pseudo-élus divins, 

Devenus trop vite trop puissants, 

Le peuple mouton avançant au pas de l’oie, bras en l’air ! 

Hé oui ! Quand les riches se font la guerre, 

Ce sont les pauvres qui meurent et les femmes qui pleurent… 

Ici, au Québec, la réalité était moins sanglante, 

Mais pas douce non plus, la grande dépression a stimulé la conscription,

Même si la production d’armes par les femmes fut très payante...

Bob, le grand-père québécois de mes enfants côté paternel, 

Issu d’une famille classique,

De quatorze rejetons de colons, élevés en Abitibi, 

Fut poussé, comme ses trois frères, à s’engager, 

Il fut un des soldats canadiens les plus décorés de la Dernière Guerre. 

Il est revenu au Québec avec une jolie Bretonne enceinte à son bras,

Puis, écoeuré par les horreurs vécues et la récupération des élites,

Est devenu indépendantiste, pacifiste et même yogi, 

Premier adepte et proche de Swami Shivananda à Val-Morin ! 

Moi, en visite ici quarante ans après, ai rencontré leur fils cadet, gentleman apiculteur en Estrie, avons engendré un joli couple d’enfants.

Mélanges de promenades, comme la plupart d’entre nous :

Amour, sang, histoires, religions et cultures mêlées,

Conscients de nos origines et des leçons des anciens, tant mieux !

Pacifiste, je suis, c’est sûr, mais contente tout de même, 

Que les Nord-Américains aient écrasé les nazis, 

Un peu tard faut avouer, 

Mais la faute à qui ? 

Des aveugles, des lâches et des profiteurs ? 

Tant de vies sacrifiées

Tout de même, merci aux alliés d’alors et à la démocratie !

Fasse le ciel que nos héritiers grandissent riches de ces leçons,

Sans jamais plus de guerres, ni de luttes assassines intestines, 

Hélas, pas si simple, batailles parfois nécessaires

Pour protéger nos valeurs et territoires, 

Et tenter de bâtir un monde enfin viable pour tous les vivants. 

Souvenons-nous, souviens-toi, remember !


Anny Schneider-Siegrist

herboriste-poète et nomade, Waterloo