Qui sommes-nous pour juger ?

LA VOIX DES LECTEURS / Le moins qu’on puisse dire, c’est que les dénonciations des dernières semaines polarisent l’opinion publique. Et c’est positif, parce qu’il est grand temps qu’on se questionne en tant que société au sujet de la justice pour les victimes d’agressions à caractère sexuel (ACS).

Les opinions divergent dès la définition du problème. Si on utilise l’expression ACS pour en parler, c’est qu’elles incluent autant les gestes que les paroles, autant les regards que les viols avec brutalité physique. Mais nous exigeons une gradation : qu’est-ce qui est le plus néfaste? Qui saurait le dire? Tout dépend de l’expérience personnelle et du seuil de tolérance de chaque victime.

Une agression par un étranger n’est pas nécessairement plus aliénante que celle commise par un grand-père. Une « joke de mononcle » n’est pas nécessairement moins aliénante qu’un viol. Banaliser en arguant que ce sont juste des mots, c’est ne pas connaître le problème.

C’est comme pour la violence conjugale : dire que la violence était juste psychologique, qu’« au moins, ce n’était pas de la violence physique », c’est ne pas comprendre l’effet dévastateur que peut avoir un regard menaçant. Décider pour la victime d’ACS de ce qu’elle devrait ressentir et penser face à son vécu, c’est chercher à la museler.

Parce qu’on ne veut pas l’entendre. L’entendre, ça veut dire que peut-être, ouais, notre artiste chouchou n’est pas juste rigolo; que le conjoint de maman n’est pas juste un comptable réputé. L’idée même qu’ils puissent être aussi des agresseurs dérange tellement qu’on se battra bec et ongles pour défendre leur honneur, leurs droits.

Ça dérange notre équilibre, ça crée une incertitude, un doute. Et si tout n’était pas tel qu’il nous paraissait? Eh bien, devinez quoi? La victime d’ACS a bien assimilé ce message aussi : ne pas déranger. En plus, les stratégies de l’agresseur réussissent à la faire douter qu’à une contre dix, le problème, c’est elle. Que l’homme d’affaires prospère est bien plus crédible qu’elle. Que le cousin talentueux a le vote populaire de la famille et qu’il n’est pas question de semer la zizanie. Mais qui se soucie de la confiance brisée par son père avec force manipulations?

Oui, la victime d’ACS a bien reçu le message. « Des mots, c’est pas si pire, voyons donc! Et la présomption d’innocence, dans tout ça? On fait vivre un enfer à ces hommes-là! » Le jour où elle a eu le courage de prendre parole, où vous avez jugé son ton, son timing et la tribune qu’elle a choisie, vous avez renforcé le message que le problème, c’est elle. Et que vive la culture du viol.

Isabelle Archambeault

Intervenante, au nom du Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de Granby