Pourquoi la laïcité fut-elle créée ?

Connaître un peu l'histoire de la laïcité permet de mieux comprendre les enjeux actuels. Nous entendons régulièrement des propos rappelant les nombreux conflits, persécutions et discriminations suscités par le monde religieux. Pendant des siècles et encore aujourd'hui et sur tous les continents, les croyants se sont fait la guerre. Le nombre de victimes emprisonnées, torturées et massacrées pour des questions de suprématies religieuses est effarant.
Or, au cours du 16e siècle, dans une Europe déchirée par les tensions religieuses, des penseurs, des philosophes, des humanistes, des chercheurs éduqués, des gens à l'esprit pacifique et ouvert se sont demandé comment faire pour que des gens de religions différentes puissent vivre ensemble dans l'harmonie sans laisser de côté leurs croyances et leurs pratiques religieuses.
La première chose qu'ils ont refusé de promouvoir, ce fut l'uniformité des pratiques. Ils savaient pertinemment que l'uniformité est foncièrement discriminatoire. Elle obligerait certains croyants à laisser à la porte de la vie publique certaines pratiques et exigences propres à leurs communautés. L'uniformité ne respecterait pas pleinement la vie et la personne du citoyen. Au 21e siècle, nous ne voulons pas non plus de normes d'exclusion comme on en retrouvait jadis dans le sexisme, le racisme, l'antisémitisme et l'homophobie.
Au contraire, ces gens de bonne volonté ont fait la promotion de l'harmonie: cette capacité de vivre ensemble tout en permettant la croyance à des concepts religieux différents et le respect de pratiques religieuses différentes. À leurs yeux, cette conception de l'harmonie était beaucoup plus proactive que le concept de la tolérance. Elle ne faisait pas seulement tolérer la différence en plaçant le citoyen plus au moins en marge de la société, mais elle lui permettait de vivre, avec ses différences pleinement intégrées, au sein d'une société qui avait eu tant de peine à faire face à la multiplicité des croyances présentes un peu partout sur le sol européen.
Pour faciliter l'atteinte de cet objectif, ils ont fait la promotion d'un État neutre, c'est-à-dire d'un État qui gouvernerait et légiférerait sans s'appuyer sur des normes provenant d'une religion, surtout si elle était majoritaire. L'État n'accorderait aucun privilège à quelque religion que ce soit et le monde religieux ne s'ingèrerait pas non plus dans les affaires de l'État. Pour eux, la neutralité concernait l'État et non les citoyens.
Le principe de la neutralité de l'État s'accompagnait ainsi de la liberté de religion. Tout citoyen pouvait non seulement vivre en paix dans le pays, mais, en toute liberté, vivre selon ses croyances et ses pratiques religieuses. Par conséquent, celles-ci ne pouvaient faire l'objet d'interdictions arbitraires et ne pouvaient lui barrer la route à des fonctions administratives publiques. Après tant d'années de tension, un vivre ensemble harmonieux a été obtenu grâce aux idées d'ouverture de ces penseurs et de ces humanistes. Nous étions au 16e siècle. Qu'en sera-t-il pour NOUS, Québécois et Québécoises, vivant au 21e siècle dans un Québec DÉJÀ paisible, tolérant, harmonieux et ouvert sur un monde pluraliste et cosmopolite?
André Beauregard
Shefford