Pour la transparence et l’indépendance

LA VOIX DES LECTEURS / Le Québec s’apprête à affronter une crise économique sans précédent. En l’espace de quelques semaines, nous sommes passés d’une situation économique plus qu’enviable à l’incertitude la plus complète quant à l’avenir. Pour amoindrir cette crise, le gouvernement du Québec propose sa version du « New Deal » en accélérant des centaines de projets qui étaient dans ses cartons, dont plusieurs projets d’infrastructures qui se chiffrent en milliards de dollars.

Il n’aura fallu que quelques minutes avant que le spectre de la commission Charbonneau revienne hanter notre gouvernement. Pourtant, combien s’extasient devant la vitesse à laquelle on réalise de vastes chantiers d’infrastructures, à commencer par nos voisins du Sud ? Combien de fois nous sommes-nous interrogés sur les délais entre l’approbation et la réalisation des travaux au Québec ? Qui n’a pas récité quelques jurons face aux interminables chantiers de construction ?

Posons-nous plutôt une autre question : et s’il était possible de faire vite et bien ?

Accélérer ne veut pas nécessairement dire « gaspiller ». Accélérer ne veut pas nécessairement dire « tourner les coins ronds », si on réunit les conditions de succès pour y parvenir.

Tant que ces conditions ne seront pas réunies, le risque de dérapage sera bien réel. La Vérificatrice générale du Québec soulignait d’ailleurs avec justesse, dernièrement, le déficit d’expertise du ministère des Transports pour la maîtrise d’œuvre des grands projets. Voici ce que ce manque d’expertise implique, entre autres, pour les contribuables : risque important d’erreurs dans la planification des travaux requis, des budgets et des échéanciers; risque important d’erreurs ou d’imprécisions dans les cahiers des charges et/ou les appels d’offres, lesquels mènent invariablement aux fameux « extras »; risque important de perte d’efficacité par le manque de connaissance des dernières innovations en techniques et matériaux.

Sans un encadrement serré, de la planification à la réalisation, nous nous préparons à assister à une nouvelle vague « d’extras » et à toute la suspicion qu’ils suscitent et qui minent la réputation des politiciens, des secteurs de la construction et de l’ingénierie.

Transparence et indépendance

Comment s’assurer que l’argent des contribuables est investi à la bonne place et de la bonne façon ? Pour la plupart des gens, le premier mot qui vient à l’esprit est « transparence », c’est-à-dire l’accès à toutes les informations pour évaluer si les gestes posés et les prix obtenus étaient adéquats.

En tant qu’économiste de la construction, le premier mot qui me vient à l’esprit est plutôt « indépendance », soit la capacité d’anticiper et de prévenir, avec toute l’expertise requise, les situations de conflit d’intérêts ou de gaspillage.

Au moment même où nous nous apprêtons à consacrer plusieurs milliards de dollars dans nos infrastructures, nous ne pouvons pas tolérer que ces investissements publics se fassent sans tenir compte des meilleures pratiques de gestion reconnues au Canada et dans le monde.

L’une de ces pratiques consiste à déléguer la maîtrise d’ouvrage. Dans un tel cas, on délègue la gestion du projet à un tiers indépendant aussi bien du pouvoir politique et des institutions gouvernementales que des entreprises privées de génie et de construction. La maîtrise d’ouvrage déléguée (MOD) est une garantie que la planification est adéquate et que les budgets et les échéanciers sont réalistes.

Mieux encore : il est possible de confier à un tiers indépendant la maîtrise de l’exécution d’ouvrage. Dans ce cas, le tiers indépendant supervise l’ensemble des travaux en temps réel, s’assure du respect des budgets et des échéanciers prévus et produit des rapports fiables qui peuvent être fournis pour la reddition de comptes.

Le Québec a besoin de cet électrochoc. Et le Québec peut le faire en s’épargnant les effets secondaires d’une nouvelle commission d’enquête. C’est une question de choix : faisons ensemble le choix d’investir dans des chantiers d’envergure et faisons ensemble le choix de donner l’exemple au monde quant aux pratiques d’excellence pour y parvenir.

Louis Yves Lebeau (ing., M.Ing., ECA) 
Président de Macogep, ex-président de l'Association canadienne des consultants en économie en construction