Penser l’après-pandémie en faisant le choix de la justice sociale

LA VOIX DES LECTEURS / Bien avant que le monde ne bascule dans la pandémie et l’urgence sanitaire actuelle, les organismes qui accueillent des familles monoparentales et recomposées connaissaient déjà une grande précarité.

Sous-financement chronique, difficultés de recrutement et de rétention de personnel, locaux souvent trop chers ou inadéquats, peine à répondre aux besoins de plus en plus complexes de familles blessées par la vie… Voilà quelques-uns des défis avec lesquels ces organismes devaient composer au quotidien. Or, depuis que le Québec s’est mis sur « pause », la situation, on s’en doute, ne s’est pas améliorée, ni pour les familles qui vivent des transitions familiales, ni pour les organismes qui les accompagnent. Les associations de familles monoparentales et recomposées sont de véritables milieux de vie où les familles peuvent trouver écoute et réconfort au moment d’une séparation ou d’une transition familiale difficile…

Si pour une famille intacte où les deux parents s’entendent, le confinement présente son lot de défis, imaginons un peu les tensions auxquelles doit faire face un couple qui venait tout juste de prendre la décision de se séparer et qui se voit imposer une cohabitation forcée depuis le début de la crise sanitaire ! Imaginons aussi des parents séparés qui doivent, depuis le début des mesures de confinement, composer avec des scénarios compliqués de garde partagée, de surcroît avec un ex-conjoint en qui ils ont peu confiance pour ce qui est du respect des mesures d’hygiène… 

Pensons également à l’anxiété générée par la pandémie chez une maman déjà fragilisée par une rupture récente, des conditions de vie difficiles ou de la violence de la part de son ex-conjoint… Sans oublier toutes ces mères seules dont les enfants ne peuvent fréquenter ni l’école ni les services de garde, mais qui doivent néanmoins faire du télétravail sous peine de perdre leur emploi. Autant de situations et de demandes d’aide auxquelles les associations de familles monoparentales et recomposées tentent de répondre, en dépit des mesures de confinement, soit par téléphone, soit en ayant recours à d’autres moyens technologiques.

Or, tout comme les difficultés vécues par les familles se trouvant exacerbées par la pandémie, la précarité des organismes qui les accompagnent s’en trouve elle aussi grandement décuplée. Les groupes font face aux mêmes pénuries de personnel et au même manque criant de ressources, tout en ayant à répondre à un plus grand nombre d’appels à l’aide. Et comme si cela ne suffisait pas, plusieurs des ressources auxquelles les organismes peuvent habituellement référer les familles (dépannage alimentaire, halte-garderie, centres de crise, etc.) ont dû interrompre leurs activités, ou sont mobilisées pour répondre en priorité aux demandes générées par l’urgence sanitaire.

D’ailleurs, rappelons que les décennies de coupures dans les programmes sociaux et les services publics avaient déjà eu des conséquences désastreuses sur les populations vulnérables et sur les organismes qui les accueillent bien avant le début de la pandémie !

Aussi, on oublie trop souvent que les organismes dont la mission est de s’occuper d’humains en difficulté sont tenus à bout de bras par des personnes qui ont elles aussi des familles et leur lot de difficultés personnelles. Comme cette travailleuse qui a perdu son père juste avant le début du confinement et qui n’a pas encore eu l’occasion de lui faire de vraies funérailles… Ou cette autre qui vient tout juste de vivre une séparation et qui doit accuser le coup tout en accompagnant son enfant dans ce processus… Ou cette autre encore qui a la garde légale de sa petite-fille et doit s’occuper à la fois de sa mère vieillissante et de sa sœur handicapée… Pour elles aussi la pandémie vient ajouter un poids additionnel sur des soucis qui sont déjà lourds à porter en temps normal.

Bien sûr, la situation actuelle ne durera pas indéfiniment ; les familles pourront bientôt sortir de leur isolement et recommencer à fréquenter les organismes. Mais dans quel état seront les groupes et les personnes qui y travaillent au moment où il faudra reprendre les activités ? Dans quel état seront les familles également ? Combien de couples auront éclaté au sortir de la crise sous le poids de l’anxiété et du stress ?

Pour qu’ils puissent être en mesure de répondre à la demande, il faut impérativement mettre fin à la précarité financière des organismes. La crise que nous traversons en ce moment, notamment en ce qui concerne les CHSLD, est un excellent révélateur de l’importance d’offrir des conditions de travail décentes à celles et ceux qui prennent soin des autres.

Le cas des organismes qui accueillent les familles monoparentales et recomposées n’est pas unique. En favorisant la participation citoyenne, en misant sur les solidarités et en brisant l’isolement, les organismes communautaires sont une richesse inestimable pour la société québécoise, mais ils ne sauraient se substituer aux services publics ni se transformer en sous-traitants de l’État. De la même façon que la « pause » actuelle nous invite à revoir nos façons de vivre, il faut penser l’après-pandémie en faisant le choix de la justice sociale.

Marie-Suzie Weche

Présidente de la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ)