Il nous reste un pas à faire, celui de reconnaitre juridiquement cette laïcité d'invitation et, ce faisant, de décrocher le plus éloquent symbole d'une société qui, pendant longtemps, s'est voulue ostensiblement religieuse plutôt que laïque, c'est-à-dire le crucifix de l'Assemblée nationale, estime Denis Forcier.

Oser faire les choses différemment

Depuis le 15 août, des parlementaires discutent au salon rouge du projet de loi 62 sur la neutralité de l'État, article par article. Ce qui laisse croire qu'il sera possiblement adopté dans les prochains mois sans doute à peu près tel quel, mais avec ses nouveaux amendements qui élargissent sa portée, en particulier aux municipalités et aux sociétés de transport, lesquelles rallient les oppositions.
Après 10 ans de débat autour de la laïcité, il semble que ce projet de loi promis par Philippe Couillard lors de la campagne électorale de 2014 pour y mettre fin ne contiendra aucune disposition claire à cet égard, aucune interdiction de signe religieux malgré Bouchard-Taylor et la demande des oppositions, et surtout l'absence dans ce projet du mot et du concept même de laïcité. C'est l'art politique pour le Parti libéral, du moins en apparence, d'occulter le problème plutôt­ que de le résoudre. 
Ce qui fait que l'enjeu principal médiatisé actuellement et qui n'a rien à voir avec la laïcité est cette obligation, pour des raisons de sécurité, d'identification et de communication, d'offrir et de recevoir les services publics au Québec à visage découvert. Un principe inapplicable tel que formulé a dit, le 17 août, le maire de Montréal. En effet, pas question pour lui de refuser à une mère portant le niqab, accompagnée de ses enfants, de monter dans l'autobus. Et, selon moi, il a raison. La réponse de la ministre Vallée à cette objection est la suivante : la dame pourrait demander, et c'est prévu dans le projet de loi, un accommodement religieux pour éviter une telle discrimination. Autrement dit, au final, les parlementaires libéraux majoritaires risquent d'adopter un principe et ce qu'il faut dans la même loi pour le contourner. Donc, vraiment du grand art politique, mais qui confine au ridicule ! 
Bref, ne sommes-nous pas, au total, dans le plus complet ridicule avec ce projet de loi 62 sur la neutralité sans la laïcité ? D'autant plus, que l'Assemblée nationale l'adoptera vraisemblablement, et en présence du crucifix toujours accroché au-dessus de la tête de son président.
Personnellement, j'aurais vu les choses autrement. En fait, je propose que ce projet de loi soit précédé d'une Déclaration de laïcité, non pas d'interdiction, mais d'invitation, et ce, au nom de la tradition québécoise de tolérance en la matière, car jamais, pendant toutes les années 60-70, les années fortes de la Révolution tranquille dont nous sommes fiers n'ont été interdits les vêtements ou signes religieux, en particulier, de nos catholiques. Mais ils sont disparus pourtant, peu à peu à la suite d'échanges, de dialogue à ce sujet et surtout d'invitation certes, mais toujours respectueuse. Je souhaite donc qu'on préserve ces valeurs québécoises à l'endroit, en particulier, des femmes musulmanes qui portent ostensiblement des vêtements religieux. Nous sommes déjà une société laïque à notre manière, et nous pouvons nous permettre ce type d'ouverture. 
Mais, il nous reste un pas à faire, celui de reconnaitre juridiquement cette laïcité d'invitation et, ce faisant, de décrocher le plus éloquent symbole d'une société qui, pendant longtemps, s'est voulue ostensiblement religieuse plutôt que laïque, c'est-à-dire le crucifix de l'Assemblée­ nationale. 
Encore une fois donc, je propose qu'en préambule de ce projet de loi 62 apparaisse ce qui suit avec les ajustements conséquents afin que ce pas nécessaire ne soit pas, finalement­, un faux pas :
DÉCLARATION DE LAÏCITÉ
1) L'État québécois et toutes ses institutions sont laïques et ne sont en aucune façon des lieux de culte, en conséquence, l'expression religieuse doit y être ou devenir plutôt discrète, en particulier pour préserver socialement et en toute égalité l'authenticité corporelle de l'homme, de la femme et des transgenres. 
2) La neutralité de l'État, de ses institutions, et de leur personnel à l'égard des religions, des croyances ou incroyances religieuses est un devoir moral. 
3) La Charte des droits et libertés de la personne du Québec est la référence première en ce qui concerne le respect des libertés des citoyens y oeuvrant, en particulier la liberté de conscience et de religion. 
4) La liberté de religion permet donc à un citoyen ou à une citoyenne qui le désire de porter un signe religieux, à sa convenance, pour y donner ou recevoir un service, et ce, en toute dignité et respect, en montrant minimalement son visage. 
5) La liberté de conscience est choisie pour être au coeur de la laïcité québécoise, et elle précède tout choix religieux. 
6) En conséquence, chaque année, une journée (ou une semaine ?) est dédiée à cette liberté. Chacun et chacune sont alors invités(es) à s'abstenir de porter un signe religieux. 
7) Au nom de cette liberté de conscience, l'Assemblée nationale a choisi de remplacer son crucifix, un élément important du patrimoine, et de façon digne, par l'inscription stylisée de trois valeurs ancestrales et aussi de dialogue pour tous les Québécois : la LIBERTÉ­, la FIDÉLITÉ­ et le PARTAGE.
Denis Forcier 
Shefford