L’illusion d’une revanche des fourneaux

LA VOIX DES LECTEURS / Restaurants fermés, livraisons surchargées, l’expérience en épicerie n’est plus la même. Pour plusieurs, la crise du coronavirus a entraîné un arrêt forcé et a permis de s’approprier le temps des transports en commun ou du trafic quotidien.

Nous avons certes plus de temps pour cuisiner et moins d’options pour prendre des raccourcis. Ce chamboulement des horaires, qui vont normalement à toute allure, laisse maintenant place à la créativité, à l’expérimentation et à la débrouillardise. Conséquemment, la tendance générale fait pleuvoir des miches maison, des tartelettes portugaises et des plats que nous n’avions jamais eu le temps de préparer. Crise sanitaire ou pas, nous ne délaissons pas le réconfort qu’apporte un repas partagé en famille, la majorité d’entre nous déjà habituée à le faire au travers de l’écran.

Bien avant le contexte actuel, nous étions martelés d’encouragements à cuisiner davantage. Pour notre santé ou pour nos portefeuilles, les recommandations étaient nombreuses. Nous pouvons croire que nous avons maintenant pris le dessus sur notre alimentation, que nous nous la réapproprions en raison de ce printemps inhabituel. On entend déjà dire que nous ressortirons gagnants sur cet aspect de nos vies.

Malheureusement, la situation ne fait que montrer le peu de pouvoir que nous avons sur nos paniers d’épicerie. Parce que nous n’avons plus beaucoup d’options, parce que les ingrédients de base se font rares, les prix augmentent et les rabais disparaissent. Les gens vont acheter de toute façon et ils n’ont pas le loisir de discriminer ce qui reste sur les tablettes. Cuisiner est déjà moins économique qu’il l’était il y a six semaines et nous ne pouvons rien y faire. Ce que nous avons le loisir de mettre dans nos assiettes est et demeurera à la discrétion des lois du marché, faisant fi du droit à l’alimentation pour toutes et tous.

Ne nous faisons pas d’illusions, bien avant la pandémie, beaucoup trop de familles n’avaient pas la liberté de manger au restaurant ou de recevoir familles et amis le dimanche. Toute l’année, ces Québécoises et Québécois n’ont d’autres choix que de suivre de près l’inventaire du garde-manger, courir les rabais et organiser les repas tout en craignant de ne pas y arriver. Cette crainte de ne pas pouvoir nourrir les siens n’est pas apparue en même temps que les mesures de confinement, ne l’oublions pas.

Depuis 1990, le Regroupement des cuisines collectives du Québec (RCCQ) est un témoin privilégié de la difficulté de s’alimenter. À travers la province, ce sont plus de 7000 personnes qui participent aux cuisines collectives. Ces personnes veulent reprendre le dessus sur leur autonomie alimentaire dans une société où cela ne va pas de soi. Si certains expérimentent l’insécurité alimentaire pour la première fois, bon nombre d’entre nous n’ont jamais connu l’abondance et le choix. Y faire face devrait nous amener à remettre en perspective l’accessibilité universelle à l’alimentation, sans discrimination.

Si on espère retirer du positif de la crise, avoir pu prendre le temps de développer habiletés et intérêts pour la cuisine, l’introduire à nos enfants et avoir envie de l’intégrer dans nos routines est magnifique, en plus d’être au cœur même des principes d’éducation populaire qui guident le mouvement des cuisines collectives. Dans l’absolue, cette répercussion en est une très belle, mais le simple fait de redécouvrir nos fourneaux n’est pas suffisant.

Nous devons tendre vers une société qui respecte le droit à l’alimentation, comme le revendique le RCCQ depuis un bon moment déjà. Cuisiner ne sera jamais une panacée si nos rythmes de vie ne nous laissent pas le temps de nous y adonner, si nos revenus demeurent insuffisants et si les aliments sont considérés comme de banales marchandises. Si nous arrivons collectivement à dénoncer cette aberrance et à revendiquer à nos gouvernements le droit à l’alimentation pour tous et en tout temps, nous pourrons alors parler de revanche des fourneaux.

Sylvie Sarrasin

Présidente du Regroupement des cuisines collectives du Québec