Le masque comme métaphore

LA VOIX DES LECTEURS / Depuis quelques semaines, un affrontement se déroule devant une société médusée : certains groupes affichent leur opposition au port du masque, alors que d’autres revendiquent l’inverse. Au-delà de cette opposition, serait-ce possible que le conflit autour du couvre-visage dévoile des représentations sociétales différentes s’affrontant depuis des années?

Ce différend s’inscrit dans une compréhension d’un rapport particulier à la dignité, à la liberté et à la collectivité. Rappelons que pour la majeure partie de l’histoire humaine, la notion de sujet individuel libre et digne n’existe tout simplement pas. À l’époque, seul importait le groupe. La communauté et la solidarité s’avéraient absolument nécessaires pour survivre. Sans appartenance à une collectivité, les chances de survie d’une personne s’amenuisaient comme peau de chagrin.

Or il y a environ 2500 ans, l’idée d’un sujet libre émerge au sein de différentes traditions religieuses comme le judaïsme, le zoroastrisme, le bouddhisme, le christianisme ou certaines écoles philosophiques. Pour ces courants, le sujet, peu importe son origine, détient une dignité ontologique liée au caractère humain de celle-ci ou de celui-ci. Cette transformation s’est inscrite lentement dans le tissu social. Ainsi, le caractère de sujet autonome digne et libre n’a été reconnu aux hommes des classes sociales ouvrières qu’au 19e siècle et aux femmes qu’au 20e siècle! Cela se définissait symboliquement par le droit de vote et de disposer librement de soi-même. Autrement dit, d’être reconnu comme adulte.

Parallèlement à cette émancipation, l’expansion du néolibéralisme dans les dernières décennies du 20e siècle a réduit la notion de liberté à sa caricature : choisir entre des marchandises. Cette perception conduit à une autonomie individuelle absolue conduisant à la rupture de toute reconnaissance d’appartenance à une quelconque dimension collective.

Ces parodies de la notion d’autonomie, de dignité et de sujet libre se remarquent dans les propos des «antimasques», car on n’entend jamais de leur part l’impact de leur comportement sur la collectivité. Néanmoins, plusieurs des « promasques » se situent également dans cette même logique : le port du couvre-visage se borne strictement à l’observation des règles par crainte de représailles sans d’autres considérations.

Or depuis quelques années, certains arguments entendus sur maints enjeux révèlent peut-être un tournant axial : des personnes, au nom d’une compréhension holistique du réel, renoncent volontairement à une partie de leur liberté pour soutenir le groupe en acceptant de transformer leurs habitudes de consommation, d’aborder les enjeux avec une éthique de la sollicitude, de considérer les autres espèces comme importantes, d’où le végétarisme/véganisme et incidemment de porter le masque. Il s’agit de renouer librement et consciemment avec le caractère interdépendant de toute personne, de tout être vivant.

Cette manière transpersonnelle de concevoir les choses résout l’antagonisme sujet/collectivité en unifiant en un nouveau modèle les anciens schémas sociétaux. Cela s’observe chez des plus jeunes : la représentante Alexandria Ocasio-Cortez ou Greta Thunberg l’illustrent à merveille. À terme, cette transition paradigmatique modifiera salutairement le rapport sujet/société/environnement.

Patrice Perreault
Granby