L’agriculture québécoise s’autocannibalise bêtement...

LA VOIX DES LECTEURS / L’intervention du premier ministre Legault concernant une exclusion de la zone agricole pour relocaliser à Saint-Hyacinthe une usine de transformation de poulet de la coopérative Exceldor a créé un certain émoi. Elle est malvenue. Ce précédent pourrait entraîner une cascade de décrets pour divers projets ciblés (ex. réseau routier) par le nouveau projet de loi 66 (qui remplace le 61), au lieu du processus décisionnel de la CPTAQ.

Mais le milieu agricole est également à blâmer dans le dossier Exceldor. Les parties prenantes sont toutes reliées à l’UPA. Pourquoi un tel pugilat? Il faut savoir que l’UPA réunit deux types d’affiliés.

Les fédérations régionales s’intéressent, sur une base territoriale, aux questions d’intérêt général et sont sur la ligne de front quant aux enjeux de zonage agricole, d’environnement, de développement régional... Tous les producteurs et productrices agricoles sont membres d’un syndicat local, affilié à une fédération régionale.

Les fédérations et groupes spécialisés sont composés de syndicats régionaux affiliés correspondant à diverses productions (lait, sirop d’érable) ou à des intérêts spécifiques (relève agricole). Ces fédérations et groupes travaillent au développement de la production en fonction de leurs préoccupations, principalement économiques.

Exceldor appartient à des éleveurs de volailles québécois. En plus de la coopérative, ces personnes sont aussi membres d’un syndicat local et d’un syndicat régional spécialisé de l’UPA.

La demande d’exclusion à la CPTAQ concerne la Ville de Saint-Hyacinthe. Son maire, Claude Corbeil, tient mordicus à cette usine. Ex-président de la Fédération des producteurs de porcs du Québec (2003-2007), il a eu un parcours d’élite en production porcine au Canada.

L’opposition à la demande vient de la Fédération régionale UPA de la Montérégie. Le projet d’usine est souhaité, mais pas le site ciblé. Selon les critères de la Loi, la Fédération estime que cela créerait une brèche dans des terres de grande qualité, rejoignant l’analyse de la CPTAQ. Celle-ci considère que d’autres sites existent, et pas seulement dans la MRC des Maskoutains; elle craint des pressions continues avec un effet domino sur les meilleures terres du Québec.

Nul besoin de pointer les spéculateurs, les « développeurs » et les municipalités avides de taxes foncières. Des agriculteurs et agricultrices bénéficiaires du zonage agricole veulent scier la branche d’arbre où ils sont assis.

À quoi bon une loi pour protéger le territoire agricole si les « bijoux de la couronne », les riches terres de la plaine de Montréal, sont sacrifiés au nom d’une vision étroite et à court terme?

La connexion au territoire est diluée dans les productions avicoles et porcines, où prédominent les élevages en confinement. La concentration des installations de transformation autour de Montréal et l’éloignement des usines (abattoirs) de la production en région font beaucoup voyager les aliments entre la ferme et l’assiette. Pas étonnant qu’on perde un peu de vue la ressource de base de la production: la terre.

Cet aperçu « déterritorialisé » du système agroalimentaire québécois est loin de l’idée de production de proximité qui chemine dans notre société.

Lors des 75 ans des Nations Unies, son Secrétaire général soulignait que l’actuelle pandémie et les changements climatiques placent l’humanité devant un monde à préserver, voire à reconstruire, comme en 1945. La conscience de ces enjeux devrait servir de catalyseur pour une sérieuse réflexion en vue de refaire le consensus sur l’importance du territoire agricole. Il est inquiétant que des acteurs agricoles envisagent de bêtement « cannibaliser » la zone agricole.

Claire Binet

Géographe et ex-employée CPTAQ, MAPAQ, UPA, AAC 

Marie Bouillé

Ex-députée d’Iberville (2008-2014), ex-présidente de la Commission de l’Agriculture, des Pêcheries, de l’Énergie et des Ressources naturelles de l’Assemblée nationale