La vindicte populaire et le lynchage public

Pendant que nous exprimons notre inquiétude et notre révolte devant l'ampleur de l'espionnage planétaire mis sur pied par la plupart des gouvernements, nous sommes entièrement plongés tête première dans la surveillance continuelle de nos moindres gestes par la présence des nouvelles technologies de communication. Ainsi, chaque geste inapproprié, chaque maladresse, chaque petite erreur arrivent immédiatement aux yeux et aux oreilles de millions de citoyens et citoyennes.
Qui peut oser lancer la première pierre? Qui n'a jamais eu de squelette dans son armoire? Qui peut se vanter de ne jamais avoir prononcé une parole ou posé un geste regrettable? Qui n'a jamais employé une expression totalement hyperbolique qui n'avait rien à voir avec ses intentions réelles? Et pendant ce temps, combien de propos inacceptables et de décisions malhonnêtes n'arriveront jamais sur la place publique tout simplement parce qu'elles sont survenues derrière des portes closes?
Actuellement, du simple citoyen aux instances gouvernementales, nous luttons contre toute forme d'intimidation. Mais cette façon d'épier et de publier les moindres faits et gestes de ceux et celles que nous côtoyons, ne serait-ce pas une forme d'intimidation dont la gravité des conséquences dépasse de façon exponentielle la maladresse filmée? Se pourrait-il qu'en 2014, le droit à l'erreur soit chose du passé et que la nature humaine ait atteint le stade de la perfection? Se pourrait-il qu'en 2014, la justice soit chose du passé et qu'elle soit remplacée par la vindicte populaire et le lynchage public? Se pourrait-il qu'en 2014, toutes les maladresses soient jugées sur un pied d'égalité et reconnues également «inacceptables» par le premier venu?
Tant dans les communications journalistiques que citoyennes, on défend avec ardeur le droit des citoyens à l'information, comme si ce droit avait préséance sur la justice et le droit à une défense équitable. On ne prend pas en considération les conséquences graves de ces formes d'intimidation et de ces jugements publics. Toute personne en autorité dans une administration publique ou un service public ne peut, ni ne doit, se permettre de qualifier un événement filmé «partiellement par un quidam» avant qu'une enquête n'ait eu lieu. Que des personnes publiques se permettent ce genre de comportement, c'est l'équivalent d'un jugement affiché par des personnes non habilitées à le faire. Dans ce cas, leurs propos risquent d'être fondamentalement populistes, tristement populistes, dangereusement populistes.
Il est important de développer notre sens critique et notre capacité de ne pas juger et de ne pas condamner avant d'avoir pris le temps de bien connaître les tenants et les aboutissants. Il est surtout important de faire confiance aux mécanismes de la justice et du droit. Comme c'est souvent le cas, nos nouvelles technologies et en particulier celles qui touchent les communications sont généralement des armes à double tranchant. Leur bon usage est loin d'être naturel. Il nous faut développer notre capacité de discernement et apprendre à utiliser ces technologies dans le respect des personnes afin de restreindre les conséquences négatives souvent irréparables et démesurées par rapport à l'erreur filmée.
André Beauregard
Shefford