Gérald Tougas est décédé récemment à Granby à l’âge de 86 ans.

Hommage à Gérald Tougas (1933-2019)

LA VOIX DES LECTEURS / Il serait sans doute le dernier à tolérer qu’on lui rende hommage. Ou encore exigerait-il que lui soit soumise cette lettre d’adieu, de manière à ce qu’il puisse lui-même prononcer le mot de la fin, tailler dans les fleurs mortuaires les emphatiques et rejeter les mensongères, les trop belles pour ne pas être artificielles. Il avait la modestie des orgueilleux qui ne supportent pas qu’à leur sujet on en rajoute. Des honneurs, il savait faire la part des choses. Lui qui, au début des années 90, avait reçu pour son roman La mauvaise foi le Prix du Gouverneur général ainsi que le Prix Alfred-Desrochers, savait mettre les choses en perspective lorsqu’il s’agissait du succès, dans la plupart des cas passager ou reposant sur une série de malentendus. Il avait dans sa besace de citations une bonne demi-douzaine de sarcasmes célèbres, dont celui-ci qu’il attribuait à Montherlant : « Les prix littéraires, quand on pense qui les donne, et à qui ! » Puis, avouait-il avec son franc-parler : « Ça vaut mieux qu’un coup de pied dans le cul ! »

Reconnaissance et argent étaient les bienvenues. Notre homme n’était pas riche. Il ne le fut jamais. N’empêche que la chose était impressionnante et les médias de l’époque s’empressèrent de le souligner. Un écrivain venait de naître. Non pas une jeune météorite, mais un homme d’âge mûr. Gérald avait alors 57 ans. Il faisait paraître son tout premier roman. La critique fut unanime. Le regretté Réginald Martel ne tarissait pas d’éloges à son sujet. Il n’était pas seul à encenser l’auteur et son roman. On attendait, on espérait la suite. Elle se fit attendre. C’est que notre homme devait gagner sa croûte. Il enseignait au Cégep de Granby, était consciencieux, faisait donc très bien son travail, ce qui grugeait un temps qu’il aurait bien voulu consacrer à ses écrits. Sorte de compromis, pour un genre que cependant il ne sous-estimait pas, il jeta son dévolu sur des textes brefs, de courts récits, les nouvelles de La clef de sol. La parution de ce recueil fit sans doute moins de bruit, mais si mon souvenir est bon l’accueil fut encore une fois des plus favorables. L’ouvrage fut traduit pour le Canada anglais.

Tougas était maintenant retraité. On eût pu croire que cette liberté durement gagnée allait dorénavant lui permettre d’enchaîner les chefs-d’œuvre. C’était mal le connaître. C’était surtout méconnaître un fait important, à savoir que l’imagination n’est pas un chapeau dont on extrait des lapins sans effort. Lui, en tout cas, ne tirait pas ainsi de sa conscience ou de son inconscient des sortes de créations spontanées. Il aimait lire. Il lui fallait lire, relire les grandes œuvres que durant toute sa vie il avait tant admirées. Cette activité faisait ses délices. L’écriture lui en offrait d’autres, proches ceux-ci de la torture. Il écrivait à la façon ancienne, non pas avec une plume d’oie, mais presque, procédant ainsi que Proust avec ses manuscrits, retranchant çà et là, collant à ses feuillets des ajouts, des reformulations, retranscrivant maints passages à la main afin de pouvoir se relire. On me dira que c’est là, somme toute, le travail de tout écrivain. Oui, bien entendu, mais un écrivain de la trempe de Tougas recherchait davantage que la perfection. Ce qu’il poursuivait était affaire de rythme et de musique, de force expressive, de forme, mais également de contenu. 

Le texte devait correspondre à un idéal littéraire qu’il s’était forgé et dont lui seul savait préciser la nature. Pour s’en faire une idée, il ne nous reste aujourd’hui que ses écrits, dont l’ultime aura été, paru il y a six ans, son Deuxième train de la nuit. 

Au moment de sa mort, il travaillait à un roman depuis plusieurs années, mais le pire des malheurs qui puissent s’abattre sur un auteur a dressé alors en travers de sa route le plus dramatique des obstacles qui soit. Notre ami, à la suite d’une ischémie rétinienne, perdit la quasi-entièreté de sa vue. Durant les trois dernières années, lire lui devint impossible ou presque. De puissantes loupes et un appareil spécialisé palliaient partiellement cette difficulté, mais écrire au bout du compte relevait d’un tour de force qui s’avérait désormais au-dessus de ses forces.

On l’aura compris, il représentait à mes yeux la vivante incarnation de la littérature. Son amitié semait du rire partout et même ses colères étaient la plupart du temps plutôt comiques. Imaginez un grand gaillard, d’allure sportive, quelque peu tonitruant ; alors que le soleil jette ses derniers rayons, au moment de monter dans le dernier train de la nuit, voyez comme en ricanant il lève son verre très haut dans les nuées. 

C’est pour boire une gorgée de martini à la santé de ses amis et de ses proches.


Daniel Guénette

Ami et collègue, Cégep de Granby