Et si le gouvernement cessait de condamner le communautaire à la précarité?

LA VOIX DES LECTEURS / En cette Semaine nationale de l’action communautaire autonome, il parait plus que jamais nécessaire de rappeler l’immense travail accompli par les 60 000 travailleurs et travailleuses, majoritairement des femmes, du mouvement de l’action communautaire autonome.

Ces personnes ont été aux avant-postes afin de répondre dans l’urgence aux effets délétères de la pandémie et du confinement. Les services publics, ravagés par de longues années de politiques d’austérité ayant rapidement montré leurs limites, ce sont vers eux que nous nous sommes largement tournés lorsque nous nous sommes préoccupés du sort des personnes en situation d’itinérance, de la sécurité alimentaire des ménages ayant perdu leur emploi, ou encore lorsque nous avons constaté que le confinement se traduisait par l’augmentation de la violence conjugale et des problèmes de santé mentale.

Ce qui est toutefois moins connu, c’est que bon nombre de ces travailleurs et travailleuses doivent endosser la précarité pour la combattre. Le récent projet de recherche que nous avons mené sur les conditions de travail dans le secteur montre d’ailleurs qu’ils vivent une grande précarité économique faisant en sorte que le moindre imprévu vient rapidement bousiller leur budget. 

Parce que les financements ponctuels et à la pièce prennent trop souvent le pas sur le financement dit « à la mission », plusieurs ne savent même pas jusqu’à quand ils auront un emploi, craignent de voir leur poste aboli, leurs heures de travail drastiquement coupées ou encore doivent régulièrement faire des allers-retours à l’assurance-emploi. Pour la quasi-totalité des travailleurs et travailleuses du secteur, ce n’est par ailleurs que parce qu’ils peuvent compter sur des « arrangements hors travail » – comme le revenu d’un conjoint, l’accès à un logement à faible coût ou à un revenu d’appoint, etc. – qu’ils arrivent à boucler leurs fins de mois. 

Profondément attachés aux valeurs et aux pratiques du mouvement communautaire, les travailleurs et travailleuses chérissent l’importance de leur travail, mais force est de constater que la précarité à ses limites. Plusieurs s’y résignent pour quelques années puis, souvent à contrecœur, doivent partir. D’ailleurs, le taux de roulement dans ce secteur est très élevé, se situant autour de 30 % annuellement. Et ceci n’est pas étranger au fait que la surcharge de travail y est considérable puisqu’un travailleur communautaire sur cinq a vécu de l’épuisement professionnel.

Bon nombre de décisions gouvernementales prises durant la pandémie ont eu comme effet d’augmenter de façon draconienne cette charge de travail. Alors que le mouvement communautaire avait besoin de personnel formé et prêt à venir prêter main-forte sur une longue période, le gouvernement a plutôt choisi de s’appuyer sur la plateforme « je bénévole ». Non seulement cette façon de faire suppose que n’importe quelle « paire de bras » puisse « faire la job » et contribue à dévaloriser le travail qui se fait dans le mouvement communautaire, mais cela a aussi considérablement accru la charge de travail. 

En effet, il fallait bien coordonner, accueillir et supporter les nombreux bénévoles ayant répondu à l’appel, et ce, sans pouvoir compter sur des ressources supplémentaires. Pour le dire autrement, contrairement à la stratégie adoptée dans les CHSLD, ou encore plus récemment dans le secteur scolaire avec l’initiative « Répondez présent », le gouvernement Legault a choisi de s’appuyer sur le travail gratuit — bien souvent de femmes, rappelons-le — en se disant qu’encore une fois, le mouvement communautaire « s’arrangera ».

Certes, les subventions d’urgence, annoncées tardivement, sont venues offrir une certaine lueur d’espoir. Toutefois, comme l’a souligné Caroline Toupin, coordonnatrice du Réseau québécois de l’action communautaire autonome, les organismes ont dû remplir, pour recevoir des sommes marginales, des demandes fastidieuses venant s’ajouter aux tâches d’équipes de travail déjà au bord de l’épuisement. 

Les sommes allouées, non récurrentes et versées parfois plusieurs mois après le début de la pandémie, ont été orientées vers les services définis comme prioritaires par le gouvernement. Elles n’ont donc pas permis l’embauche de personnel permanent et décemment rémunéré, tout en ayant pour effet de limiter l’autonomie des organismes qui sont les plus à même d’identifier les besoins réels sur le terrain.

La pandémie nous laisse donc face à deux constats. D’une part, elle a bien montré que le mouvement communautaire joue un rôle social crucial et constitue un élément vital de notre filet social. Et d’autre part, encore une fois, les décisions gouvernementales en contexte de crise ont contribué à dévaloriser le travail qui s’y fait et à accroître la charge de travailleurs et travailleuses sous-payés et faisant chaque jour des petits miracles. Ne serait-il pas temps que le gouvernement aille par-delà les remerciements symboliques et cherche enfin à offrir un financement de base adéquat permettant l’amélioration concrète des conditions de travail de ce secteur? Après tout, la relance de l’économie post-pandémie ne pourra que s’appuyer sur la brique et le béton, mais devra aussi pouvoir compter sur l’action communautaire pour colmater les dommages, fort sérieux et de plus en plus visibles, de la pandémie sur le tissu social.

Mylène Fauvel et Yanick Noiseux

Chercheur(se)s au Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS)