Elle voulait danser sur Port-au-Prince !

LA VOIX DES LECTEURS / La journée était splendide, une fraîche brise balayait Port-au-Prince. On avait levé des tentes, accroché quelques guirlandes ici et là en ville.

Elle avait tressé ses beaux cheveux noirs, debout devant un vieux miroir craquelé de la petite pièce de la maison. Debout, parce qu’elle ne tenait plus en place, bougeant un peu les hanches tout en agitant les bras le long de son corps de jeune femme. Tout le matin, elle avait répété les mêmes gestes, préparé judicieusement tous ses élans, ses sauts et ses pas.

Vêtue d’une petite jupe de toile, les pieds nus elle portait un petit collier de pierres grises que lui avait donné son grand-père lorsqu’elle était toute petite. C’est qu’il sera là, avec ses yeux pétillants de bonheur et sa joie de vivre qui jaillissait de lui. 

Le fameux « pépé » qui a toujours fait figure de légende, voire de prophète dans la famille. Tous y seront faut dire. C’est qu’il était tricoté serré ce fameux clan familial. Pauvres, mais unis et fraternels.

En ce 12 janvier 2010, le soleil était radieux sur Port-au-Prince. Une lumière paisible couvrait le décor de cette ville qui se faisait belle avant le début de la fête.

Elle n’en pouvait plus d’attendre à la fraîche, comme lui avait recommandé sa professeure de danse. « Tu te reposeras le matin du spectacle. Ne t’agite pas. Refais les nouveaux pas que je t’ai montrés. Et le regard. Tout est dans le regard, tu sais. Il faut qu’il soit vivant, expressif et évocateur. La danse, ça passe par les pieds, ça oui. Mais le regard, ma fille, il faut qu’il communique avec les spectateurs, qu’il communie ! Quand tu danses, il faut que ton âme s’exprime à travers le moindre de tes gestes, pour qu’ils soient porteurs de sens. »

La jeune femme avait bien retenu la leçon. Elle savait que ce fameux spectacle serait déterminant pour elle et pour sa famille. Des représentants de la Troupe nationale de danse d’Haïti seraient là en dépistage, à la recherche de nouveaux talents. Elle en rêvait depuis l’âge de 11 ans. Elle en avait 18 maintenant. 

Belle, grande, gracieuse et humaine, qui plus est. Elle était à elle seule ce qui restait d’espoir au cœur de sa famille. Elle faisait l’envie de ses jeunes sœurs, qui reconnaissaient en elle, cette part de bonté et de générosité qu’elle avait toujours su répandre chez ses semblables.

Elle se souvenait encore de ces quelques mots que son grand-père lui avait dits. « Un jour, mon enfant, tu danseras sous le soleil, tu seras grande devant notre monde. Une ode à toi seule. Une bénédiction des dieux. Tu seras de joie et tu voudras changer le cours de la vie, la rendre équitable, belle et fraternelle. Ton regard sera un baume posé sur nous. Une lumière qui chassera la noirceur. »

C’est que le « pépé » a toujours eu une âme de poète. Alors ces mots lui venaient souvent avant d’exécuter ses pas de danse. Ils la rendaient fière et lui donnaient du courage et nourrissaient son talent. Alors elle les murmura et cela la calma dans l’attente du spectacle qui se déroulerait sur une grande scène extérieure située au cœur de Port- au-Prince.

Cet enfant du pays se savait privilégiée, elle qui serait le point de mire de tous les regards. Sa photo et celles de ses amies danseuses réunies se retrouvaient dans le grand journal de la ville. La fierté n’en était que plus grande pour sa jeune mère, qui avait mis au monde sa fille à l’âge de 17 ans. Le père était là aussi, au bras de l’épouse, ému, mais inébranlable, gardant sous les apparences de sa robustesse, une tendresse sans faille.

Fébrile, derrière la scène, cachée par une grande toile de couleur terre, la petite troupe de danse attendait que les présentations d’usage du maître de cérémonie s’achèvent avant d’entrer sur la scène. Lors de cette présentation, une légère secousse se fit sentir et agita quelque peu la scène. C’est qu’il y en avait souvent de ces petites agitations de la terre sous les pieds des Haïtiens. 

Le présentateur fit une blague disant que la terre avait hâte que ça bouge sur la scène et qu’elle y mettait du sien. Ce qui fit sourire la foule de spectateurs assemblée. Le grand-père ne vit pas les choses de la même façon. Il se leva d’un seul coup, l’air inquiet, en se dirigeant fébrilement vers l’arrière-scène pour aller à la rencontre de sa petite fille chérie.

Soudain, une immense rumeur se fit entendre, un grand craquement de terre fit un bruit sourd sur toute la ville. Devant la scène, l’espace de quelques secondes, le sol se disloqua et le mur d’un bâtiment s’abattit sur les spectateurs présents. En l’espace d’une minute, le ciel s’écroula sur Port-au-Prince et le rêve d’une jeune danseuse d’ Haïti prit soudain une tournure tragique.

Les yeux en larmes, le corps figé d’effroi devant ce qui venait de se passer et entourée des autres danseuses, que le tremblement de terre avait épargnées, elle aura vu une dernière fois son grand-père avant que ce dernier ne soit enseveli sous les décombres.

Elle resta debout au milieu des ruines, en quelques secondes, elle venait de tout perdre. Il lui resterait bien la danse, mais pour l’heure, elle venait d’apprendre que désormais, elle danserait sur l’éphémère. Son regard deviendrait un baume posé sur ses proches disparus. Elle resterait blessée, mais grande devant notre monde.


Yvan Giguère

Saguenay