Écoles privées vs écoles publiques, le point sur la question (2e partie)

Il est normal que des écoles privées se donnent un objectif particulier et mettent en oeuvre les moyens pour l'atteindre. On trouve le même phénomène dans plusieurs écoles publiques (écoles internationales, sections internationales, concentrations sports/études, arts/études) où la sélection sur dossier académique existe parce que les candidats doivent suivre un programme scolaire plus exigeant ou voir le programme régulier en moins d'heures à cause du temps consacré à leur spécialité. Dans l'ensemble, les écoles privées sont plus petites que les établissements publics et ne peuvent offrir des sections spécialisées. Pourquoi ne pas considérer le réseau privé dans son ensemble (comme une grande commission scolaire) où quelques écoles sélectionnent en regard du dossier scolaire; la très grande majorité ne le faisant pas, par nécessité ou par vision sociale. Comme l'écrit Yves Boivert, «le système scolaire doit se soucier des élèves en difficulté. Mais il doit aussi offrir un espace à ceux qui ont des talents et des intérêts particuliers et le goût de les développer. Parmi les succès du public depuis 20 ans, on compte plein d'initiatives qui supposent une forme de sélection et d'enrichissement de l'enseignement. [...] La sélection n'est pas l'ennemi du système scolaire.» (La Presse, 13 oct. 2012)
Les élèves en difficulté
Si on veut obliger toutes les écoles privées à accepter tous les élèves qui se présentent, donc plus d'élèves en difficulté, il faudrait ajuster leur financement, à savoir leur donner les subventions additionnelles que les écoles publiques reçoivent pour ces types d'élèves, comme le demande d'ailleurs l'avis du Conseil supérieur de l'éducation signalé précédemment (Orientation #4, qui n'est cependant pas reprise dans les recommandations). Il est injuste de leur reprocher de ne pas accepter davantage d'élèves en difficulté sans leur donner de subventions pour les services supplémentaires exigés (orthophonistes, orthopédagogues, travailleurs sociaux, psychologues) alors que les écoles publiques reçoivent des sommes particulières pour ce faire.
L'économie publique et les valeurs sociales
Dans le système actuel de subventions, l'État économise 40 % des coûts (ce que paient les parents), soit une économie de 240 millions$. Selon l'économiste Pierre Fortin, si tous les élèves du privé passaient au public, l'État devrait assumer une dépense additionnelle de 400 millions$. Divers autres économistes ont essayé de chiffrer combien l'État devrait débourser de plus que maintenant selon la proportion d'élèves qui quitterait le privé pour le public advenant une diminution des subventions. Il n'est pas certain que cette hausse soit compensée par la diminution des subventions au privé.
De toute façon, si l'État diminuait ses subventions de façon importante, cela porterait atteinte au droit des parents à choisir l'éducation pour leurs enfants, droit fondamental reconnu par les chartes internationales, l'école privée devenant pratiquement réservée aux riches. Cette hypothèse accentuerait ainsi l'inégalité entre les riches et les pauvres.
Quant au pourcentage de la subvention (60 %), il est le fruit d'un compromis historique qui reste acceptable et ne se comporte pas si mal en regard de ce qui se passe dans les autres provinces et les autres pays. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que les parents qui envoient leurs enfants au privé paient aussi les taxes scolaires imposées à tous par les commissions scolaires.
Valoriser l'école publique
Il y a quelque temps, la Fédération autonome de l'enseignement (FAE) a publié un document très intéressant (Plateforme pédagogique) visant à valoriser l'école publique et, du coup, diminuer le décrochage scolaire. Plusieurs pistes sont à retenir: recentrer l'école sur la transmission des savoirs plutôt que sur les apprentissages, revoir le rôle de l'enseignant, permettre le redoublement de classe, supprimer les programmes par cycle de deux ans, cesser l'intégration massive des élèves en difficulté. Toutes pistes à explorer.
Dans un article récent, Josée Boileau pointe la motivation des parents à choisir le privé. «Les enquêtes le démontrent, écrit-elle, ils ne sont pas en quête d'excellence quand ils visent le privé, mais d'encadrement. Pour leurs enfants, ils veulent des devoirs, beaucoup!, des profs disponibles après les classes, des heures de dîner sous surveillance...» (Le Devoir, 13-14 oct.) Bernard Amyot, pour sa part, insiste sur l'importance de créer un sentiment d'appartenance fort chez les professeurs, les professionnels et les cadres (La Presse, 17 oct.).
Je voudrais insister sur quelques autres pistes inspirées du réseau privé.
1) Augmenter l'encadrement des élèves, la discipline, les règles vestimentaires: c'est un des motifs importants des parents pour choisir le réseau privé.
2) Organiser des groupes d'élèves stables, au moins durant les premières années du secondaire: les jeunes de cet âge ont besoin d'un sentiment d'appartenance, et plusieurs sont perdus et désorientés quand ils arrivent dans les polyvalentes actuelles.
3) Concentrer dans un seul semestre l'enseignement des «petites matières» plutôt que de l'étaler sur l'ensemble de l'année: d'un côté, cela valoriserait la matière aux yeux des élèves et de l'autre, faciliterait la tâche des enseignants qui auraient moins de groupes à rencontrer concurremment ainsi que moins de préparations différentes à faire.
4) Au lieu du redoublement pur et simple, regrouper les élèves faibles pour faire secondaires 1 et 2 en trois ans: le classement serait perçu moins négativement par les élèves et l'adaptation pédagogique serait plus facile pour les maîtres.
Nos deux filles ont beaucoup aimé leur polyvalente, en particulier à cause d'un professeur de musique, dédié, qui formait un orchestre comme activité parascolaire.
Le système éducatif idéal n'est pas celui qui met tous les élèves sur le même pied, mais celui qui s'ajuste à leurs besoins, talents et possibilités. Pour améliorer le système québécois, il faut éviter les solutions radicales, générales, pour mieux cibler les objectifs et choisir les meilleurs compromis entre les diverses valeurs en jeu.
Guy Durand
Professeur émérite de l'Université de Montréal
L'auteur a publié en 2007 L'école privée. Pour ou contre, Éditions Voix parallèles.
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