Des pas (encore) à faire

LA VOIX DES LECTEURS / Ce 6 décembre 2019 souligne le 30e anniversaire du féminicide de l’École polytechnique de Montréal. Certes, la reconnaissance de la violence, sous toutes ses formes, à l’endroit des femmes a progressé. Des initiatives comme #Moiaussi ou la déconstruction de certains stéréotypes genrés et binaires ont contribué à l’évolution des mœurs. Il convient de les saluer.

core longue afin que l’équité et l’égalité entre les genres soient pleinement accomplies. Hélas, le patriarcat ainsi que l’androcentrisme (regard porté, centré par et pour les hommes) ou l’hétérosexisme s’enracinent toujours au cœur des structures sociales avalisant maints stéréotypes. Ces schémas mentaux, le plus souvent à notre insu, façonnent notre rapport aux autres. 

Par exemple, pourquoi les femmes n’occupent-elles qu’une mince fraction des hautes sphères de la société ? 

Pourquoi les salaires des secteurs à forte valeur humaine ajoutée (où les femmes sont surreprésentées) comme l’éducation, la santé et le travail social font pâle figure comparés au domaine de la finance ? 

À long terme, laquelle de ces sphères apparaît la plus déterminante pour le devenir d’une civilisation ? Cantonner les femmes à ces secteurs en invoquant une prétendue dimension « féminine », ne revêt-il pas en soi un caractère insidieusement violent ? La révolution de paradigme amenant un changement rencontre toujours bien des contestations.

Traitant de résistance, il est légitime de se demander pourquoi 30 années se sont avérées nécessaires pour reconnaître officiellement le caractère antiféministe de la tuerie de Polytechnique ? 

Je me demande si cela ne touche pas une représentation idéalisée du Québec contemporain, c’est-à-dire l’égalité entre les genres ? En effet, nous ne cessons de nous gargariser publiquement avec l’atteinte de l’égalité tout en la déniant concrètement dans bien des aspects. Admettre un féminicide implique de reconnaître que l’égalité entre les femmes et les hommes est à parfaire et qu’elle ne constitue toujours pas une réalité factuelle (Martine Delvaux, 2019). Cela défait l’idée que le Québec, collectivement, se fait de lui-même d’où un possible rejet de cette notion de féminicide. Cela explique-t-il ce refus de reconnaître un attentat misogyne ? Peut-être.

Il importe donc de se rappeler de cette tragédie sexiste afin que le souvenir du martyr de ces 14 jeunes femmes contribue à l’avènement d’une société où : « une femme est libre : libre de porter un pantalon ou une minijupe, de sortir la nuit, d’aller dans les bars, d’être maquillée ou pas, épilée ou pas ; libre d’exprimer ses désirs, libre d’avoir des enfants ou non, libre de vivre avec les hommes ou de les éviter, de les séduire ou d’échapper à leurs regards, à leur avis, à leur contrôle, à leur morale. Libre d’outrepasser toutes les interdictions qu’on veut lui imposer au nom de la “nature” ; libre de parler au nom de tous les êtres humains ; libre de s’enraciner dans le particulier et d’incarner l’universel abstrait [à l’universel, je préfère une modalité du pluriversel] » (Jabloka 2019, p. 405)


Patrice Perreault

Granby