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Le Boisé Quévillon, à Granby
Le Boisé Quévillon, à Granby

Comment devenir riche à Granby

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LA VOIX DES LECTEURS / Il y aura bientôt sept ans, j’ai quitté un emploi que j’occupais depuis plusieurs années à Montréal pour combler un poste de microbiologiste-infectiologue à Granby. La microbiologie médicale est une spécialité de la médecine qui s’occupe de la gestion scientifique du laboratoire diagnostique de microbiologie et qui soutient les médecins de première ligne dans le diagnostic, le traitement et la prévention des maladies infectieuses. J’aimerais vous raconter comment la décision de venir travailler à Granby m’a rendue riche.

Durant les sept dernières années, j’ai eu l’honneur de rencontrer des milliers de citoyens de la région. Non seulement vous m’avez accueillie et soutenue, plusieurs d’entre vous m’ont partagé vos peines et vos luttes. Vous m’avez fait confiance et m’avez permis d’utiliser humblement mes connaissances pour tenter de vous aider. C’est votre accueil, votre confiance, votre résilience et votre force intérieure devant l’adversité qui m’a apporté une de mes plus grandes richesses, celle de faire partie de votre communauté.

Ma décision de venir m’établir dans la région m’a apporté aussi d’autres surprises. Comme je m’éloignais de la « grande ville », des grands centres universitaires, je croyais m’isoler professionnellement et risquer de perdre des opportunités de carrière. Or, lors de mes premières années à Granby, j’ai rencontré plusieurs personnes atteintes de maladies vectorielles (transmises par d’autres êtres vivants non humains), telles que la maladie de Lyme, l’anaplasmose, l’infection au virus du Nil occidental.

Comme j’étais la seule infectiologue à Granby pour couvrir un des territoires avec le plus grand nombre de cas, je suis devenue malgré moi une « experte » de ces conditions émergentes pour lesquelles nos connaissances sont encore à leurs balbutiements. On m’a demandé de partager cette expérience dans de nombreux congrès, me poussant, à chaque fois, à lire beaucoup, à tenter de mieux comprendre ces nouvelles maladies, mais aussi les raisons qui expliquent leur émergence dans notre région : le réchauffement climatique, la fragmentation des habitats, le déséquilibre dans la biodiversité.

Tout en m’occupant des patients qui souffraient de tous ces maux, je m’intéressais de plus en plus à notre richesse collective qui sous-tend notre santé — la qualité de l’eau de nos rivières, la qualité de l’air, des milieux naturels, les options pour le transport actif, la production agroalimentaire, la faune et la flore qui contribuent à l’équilibre à plusieurs niveaux.

Ma venue à Granby m’a permis de découvrir un deuxième trésor, celui de développer une plus grande intimité avec la nature. Je suis devenue plus consciente de son accueil, de son infinie complexité, de la force de sa résilience. Aussi, il y a eu toutes ces lectures provenant de sources malheureusement trop crédibles sur la fragilité de tout cela devant l’ampleur de l’empreinte humaine qui définit maintenant l’Anthropocène, cette ère qui nous mène à grande vitesse vers la prochaine et sixième extinction massive. Ces cris d’alarme se sont confirmés dans mon quotidien en observant des forêts coupées pour « développer », devant tant de pollution et de consommation futile.

Malgré ces lectures déprimantes, la pandémie et son lot de chagrins, une lueur d’espoir m’est apparue en voyant à quelle vitesse l’humanité a pu travailler en collaboration pour trouver des solutions. Cette lueur d’espoir, je l’ai aussi reconnue en rencontrant de nombreux groupes de citoyens dans la région qui travaillent pour trouver des solutions en environnement, qui reconnaissent ce que je présentais et que l’expérience de ces dernières années à Granby m’a confirmé : l’importance de préserver farouchement notre plus grande richesse : ce patrimoine naturel qui soutient toute la vie.

Pour cette raison, je suis devenue récemment amie du Boisé Quévillon (amie de tous les boisés, d’ailleurs), un endroit que je n’ai jamais même vu ou fréquenté mais qui présente toutes les caractéristiques d’un patrimoine précieux.

Je suis intimement convaincue que la politique sur la préservation des milieux naturels dont s’est dotée la Ville de Granby n’est pas à la hauteur de ses ambitions. En fait, cette politique me terrifie, bien plus que la COVID, les variants et toutes les autres infections que je côtoie au quotidien. Le document, bien présenté, nous dit que la Ville va désormais protéger 50 % de la nature lorsqu’elle défriche un milieu naturel pour le développement résidentiel. Elle nous dit qu’au lieu de préserver la richesse que nous avons et tenter d’augmenter le pourcentage de naturalisation, elle accepte de diminuer le couvert naturel à Granby de 31 à 29 %.

La littérature mondiale recommande d’arriver à 50 % de protection/naturalisation du territoire si l’on veut espérer conserver 85 % de la vie sur terre. (1) À mon avis, la politique sur la préservation des milieux naturels de Granby devrait être révisée et, compte tenu de la situation environnementale actuelle, nous devrions collectivement viser un reboisement et interdire toute coupe de forêt jusqu’à ce que la science nous confirme qu’il est sécuritaire de le faire. C’est une question d’urgence sanitaire. Le vaccin d’AstraZeneca a été bloqué car malgré son utilisation sécuritaire sur des millions de gens, il a été à a quelques cas de thrombose. C’était une bonne décision.

La perte des milieux naturels menace la survie de millions d’espèces, dont la nôtre. Elle menace la survie de milliards d’humains, dont celle de nos enfants et de nos petits enfants. Le « développement » des milieux naturels, leur destruction pour construire égouts et maisons devrait être bloqué aussi. Ce serait une très bonne décision. Je rêve d’une ville qui indique aux citoyens où planter des arbres plutôt qu’une administration qui détermine les forêts que l’on peut couper. Les arbres, particulièrement les arbres matures, sont nos meilleurs soldats dans la lutte contre les changements climatiques. En ces temps incertains, nous ne pouvons pas nous permettre d’en perdre.

Je termine en disant merci à tous ceux qui travaillent au quotidien à la préservation de nos plus grandes richesses : notre communauté et notre environnement.

Mirabelle Kelly

Granby

1. Edward O. Wilson, Half-Earth : Our Planet’s Fight for Life