En Occident, depuis plus de cinq siècles, la colonisation peut être qualifiée de « chrétienne » dans la mesure où la croix et l’épée ont été systématiquement associées dans une réponse prédatrice à l’invitation néotestamentaire à « aller enseigner toutes les nations ».

Colonoscopie en trois actes

Bien que le verbe «coloniser» vienne du latin colere qui signifiait «cultiver», «soigner» et «honorer», la colonisation a de tout temps été plus proche du viol que du jardinage. La Bible, par exemple, depuis Abraham, est une longue histoire de colonisation qui se prolonge aujourd’hui concrètement sur l’échiquier géopolitique du Proche-Orient.

En Occident, depuis plus de cinq siècles, la colonisation peut être qualifiée de « chrétienne » dans la mesure où la croix et l’épée ont été systématiquement associées dans une réponse prédatrice à l’invitation néotestamentaire à « aller enseigner toutes les nations » (Mt 28 : 19).

C’est dans une Europe aux horizons culturels élargis par les Croisades (1095-1291) et ravagée par la guerre de Cent Ans (1337-1453) et la peste noire (1347-1351) que les aspirations à un regain de vitalité par expansion territoriale ont conduit aux grandes découvertes (du 15e au 17e siècle) et permis l’émergence d’un nouvel Abraham mieux connu sous le nom de Christophe Colomb, dont le voyage de 1492 amorçait un courant migratoire vers la nouvelle terre promise. Par une ironique homonymie, ces migrants sont aussi appelés « colons ».

La colonisation occidentale a pris successivement trois formes.

La première a consisté à débarquer sur des rivages lointains et à y imposer une religion « supérieure » tout en se livrant à un pillage éhonté.

Maintes cargaisons d’or ont ainsi traversé l’Atlantique (ou y ont sombré) pour enrichir les « très catholiques majestés » de la couronne d’Espagne auxquelles le pape Alexandre VI (lui-même Espagnol) avait, par sa bulle pontificale Inter cætera publiée le 4 mai 1493, deux semaines après le retour de Christophe Colomb, donné le monde entier sur un plateau d’argent : « toutes les îles et tous les continents trouvés et à trouver, découverts et à découvrir… que ces îles et ces continents trouvés et à trouver soient situés vers l’Inde, ou qu’ils le soient vers tout autre pays… ». Les trois Amériques portent encore les séquelles de l’assaut génocidaire qui suivit et que Frederick Turner décrit de façon poignante dans Beyond Geography (Viking Press, New York, 1980) par des chapitres intitulés « Défloration », « Pénétration » et « Possession ».

Bien avant 1492, l’Afrique de l’Ouest avait été ciblée par les explorateurs espagnols et portugais dont la rapacité se reflète sur les cartes de l’époque par des toponymes comme Côte de l’Or et Côte des Esclaves. À partir de 1502, la traite atlantique vint relier les exactions d’Afrique et celles d’Amérique.

Le second mode de colonisation appelé néocolonialisme a consisté, pour la main de fer de la colonisation brutale, à enfiler le gant de velours d’une domination axée sur des liens économiques. La transition entre ces deux modes est parfaitement illustrée dans un dialogue du film Queimada (Gillo Pontecorvo, 1969) dont l’action se situe sur une île imaginaire des Caraïbes gouvernée par des colons portugais peu portés sur le gant de velours.

Un émissaire britannique, joué par Marlon Brando, débarque dans l’île et, s’adressant aux autorités coloniales, suggère que l’entretien d’une épouse est plus onéreux et moins gratifiant que le commerce avec des courtisanes et pose la question suivante : « Entre l’entretien d’un esclave et la rémunération d’un travailleur, quelle est l’option la plus pragmatique ? »

La réponse à cette question sera un colonialisme économique déguisé en mission humanitaire. Comme une hydre à mille têtes, ce colonialisme velouté survivra aux déclarations d’indépendance des anciennes colonies en substituant aux gouverneurs coloniaux des dictateurs locaux insoupçonnables de racisme puisqu’ils gouvernent « les leurs » et maintiennent manu militari des liens « indissolubles » envers les anciens maîtres ou, pour quelques ingrats, envers de nouveaux maîtres, un peu plus à l’Est.

Quelques décennies s’écoulent, et l’ère postindustrielle s’ouvre dans l’effervescence mondiale de 1968. Les colonies du premier type ont pratiquement disparu, celles du second type se sont consolidées sur un échiquier d’États-nations découpé par les anciens colonisateurs, et les missionnaires du néocolonialisme à la solde des multinationales engrangent de lucratifs contrats de « développement » dans les néocolonies. Le « meilleur des mondes » décrit par Aldous Huxley en 1931 devient réalité.

Pendant ce temps, on a aussi catapulté quelques humains et leur drapeau sur Lune, Mars est dans le collimateur, Saturne suivra : exultez, exoplanètes et lointaines galaxies, « ils » arrivent !

Mais il y a de l’eau dans le gaz : la Terre et sa biosphère montrent des signes d’épuisement et les dictatures ont une fâcheuse tendance, en vieillissant, à défriser les démocraties « tartufiardes » par des écarts gênants à la rectitude morale, politique ou économique.

Avec les années 2000, une tempête se lève au Proche-Orient où les rétroalchimistes néocolons faisaient pourtant de bonnes affaires en transmutant l’or noir local en argent, denrée qui, on le sait, est le nerf de la guerre. Les élèves Saddam, Muammar et Bashar sont bientôt demandés au parloir et une violente partie d’échecs géopolitique s’engage sur des plaques tectoniques néocoloniales qui craquent de toute part, amorçant un tsunami migratoire sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Outre plusieurs centaines de milliers de morts sous les bombes et la torture, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que, de 2014 à 2018, près de 17 000 migrants sont morts noyés en Méditerranée.

Une troisième forme de colonialisme qui n’a rien à envier aux deux précédentes voit alors le jour. Elle peut être caricaturée par ce bref discours : « Chers déracinés des deux colonisations précédentes, nous vous présentons des excuses pour avoir conquis militairement vos terres et tenté de vous asservir à notre système culturel et économique, détruisant ainsi votre architecture sociale et politique. Nous vous prions toutefois de rentrer chez vous ou de déposer à nos frontières tout accoutrement culturel ou religieux manifestant une identité propre qui pourrait menacer la nôtre ».

Moralité : colon un jour, colon toujours.

Daniel Laguitton - Sutton