Dix suggestions musicales à découvrir en ce moment

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
En peine de nouvelle musique à vous mettre dans les oreilles? Troublé par l'offre parfois étourdissante proposée sur les plateformes en ligne? Voici une dizaine de propositions qui ont retenu notre attention dans les derniers jours. Ça va un peu dans tous les sens… Et c’est le but!

Taylor Swift, evermore

C’est deux en deux pour Taylor Swift. Deux albums-surprises qui avaient tout pour faire du bien en cette année trouble. Le premier, folklore, a agrémenté notre été. Le second, evermore, nous est arrivé en pleine grisaille automnale. Dans l’un comme dans l’autre, l’autrice-compositrice-interprète a travaillé avec Aaron Dessner de The National. Et elle revient à ses racines folk-country en se donnant la permission de mordre dans la fiction, après des années à s’être gratté le bobo en chanson ou à avoir porté le chapeau de la vedette pop. Il se dégage une sorte de paix, de simplicité et de plénitude dans ce duo d’albums, surtout dans le deuxième, qui prolonge visiblement l’aventure avec bonheur. On s’entend qu’en contexte de pandémie, la superstar a vu ses plans — et son horaire de tournée complètement fou — chamboulés. Elle semble en avoir profité pour revenir à une version plus authentique d’elle-même. On n’ira pas s’en plaindre.

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Jane Birkin, Oh! Pardon, Tu dormais…

Ça faisait un bail qu’on n’avait pas entendu de chansons originales de Jane Birkin, qui s’était consacrée davantage au répertoire de Serge Gainsbourg dans les dernières années. Notre patience est récompensée avec la parution de l’album Oh! Pardon, tu dormais.… né de la collaboration entre la chanteuse et actrice et de l’auteur-­compositeur-interprète Etienne Daho, notamment. Ce qui devait être une adaptation de sa pièce de théâtre du même titre est devenu bien davantage pour celle qui a repris la plume afin de se livrer plus que jamais. Il y est question du décès de sa fille Kate (Cigarettes, sur une mélodie légère qui tranche avec le propos), de ses angoisses, de jalousie, des jeux d’enfance de ses filles. De sa voix délicate et avec un accent toujours aussi charmant, Jane Birkin se prouve de nouveau comme une interprète d’immense talent. L’album garde un aspect théâtral, mais on y entend surtout beaucoup de vérité.

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Bruce Springsteen, Letter to You

Pour ce 20e album, Bruce Springsteen a tenu à réaffirmer son statut légendaire de rockeur au cœur de poète en rapatriant le E Street Band (avec la guitare tranchante de Van Zant, la cadence de Weinberg et le sax vigoureux de Jake Clemmons). Très bonne idée. Enregistré en direct, en quatre jours, Letter to You est un grand crû — même si la mort rôde partout, de Ghosts à Last Man Standing. Le chanteur a tenu à s’adresser à ses admirateurs avec ses hymnes forts et sa plume alerte pour leur rappeler sa devise : amour, liberté et fraternité. Aucune nostalgie, mais beaucoup d’émotion, dans les 12 titres : la voix vibrante n’a (presque) pas pris une ride. On ose espérer que celui-ci ne sera pas le dernier chapitre de son œuvre. Parce qu’après toutes ces années, la musique et les paroles n’ont rien perdu de leur vigueur ni de leur pertinence.

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Daniel Bélanger, Travelling

Depuis près de 30 ans, Daniel Bélanger a eu maintes occasions de le prouver : l’auteur-compositeur-interprète est pourvu d’un imaginaire foisonnant qui a fort bien servi son œuvre chansonnière. Son tout récent Travelling ne fait pas exception côté créativité, mais se démarque ici par son caractère instrumental. À l’invitation du musicien, c’est au tour de l’auditeur d’apposer des images sur ses compositions, dans ce qu’il a un peu décrit comme une trame sonore d’un film qui n’existe pas. Varié dans les styles comme dans les tons, Travelling propose 13 tableaux évocateurs qui happent l’oreille et qui surprennent. Voilà un appel à la rêverie à saisir avec bonheur. 

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Grand Corps Malade, Mesdames

Bon ami du Québec, le slameur français Grand Corps Malade ne se doutait sans doute pas que son nouvel album, Mesdames, avait tout pour résonner peut-être encore plus fort ici, après un été de dénonciations qui a fait grand bruit. Fabien Marsaud met la table avec la pièce-titre qui revient sur les mouvements #MoiAussi ou #BalanceTonPorc qui ont libéré les paroles. Il s’allie à des voix féminines de multiples horizons et de plusieurs générations, de l’expérimentée Véronique Sanson à la toute jeune slameuse Manon. Entre les deux, il inverse les rôles homme-femme avec la frondeuse Suzane et il croise le micro avec Louane, Laura Smet ou Camille Lellouche, appuyé par les beats urbains mitonnés du producteur Mosimann. On n’aurait pas cru il y a quelques années danser sur du Grand Corps Malade. Ça se peut. Mais le texte demeure roi dans la démarche.

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Suzane, Toï Toï

Le début de carrière musicale de Suzane avait déjà fait grand bruit dans sa France natale avant que sa musique ne traverse enfin l’océan vers nous. Nous voilà très bien servis par une nouvelle voix qui combine une efficacité électro-pop et un discours lucide, intelligent et très bien tourné. À la fois sensible et frondeuse — même quand elle chante la paresse —, Suzane ne saisit pas le micro pour ne rien dire. Son album, Toï Toï (une traduction allemande du mot de Cambronne), est traversé de thèmes importants et actuels : l’obsession des réseaux sociaux, les changements climatiques, le harcèlement sexuel, l’homosexualité, l’égalité homme-femme (en duo avec Grand Corps Malade), la dictature de la minceur, le stress et la pression qui nous est imposée au quotidien… Sur un terrain plus personnel, elle évoque son passé de serveuse, ses envies d’évasion, un amour qui s’étiole ou son attachement à ses racines du Sud. Il faudra bien sûr patienter, mais il nous tarde de la découvrir sur scène… 

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Billie Joe Armstrong, No Fun Mondays

Sans fanfare ni trompette, Billie Joe Armstrong arrive avec un album de reprises dont le titre traduit à merveille l’air du temps : No Fun Mondays. Une formule qui ne s’applique pas seulement aux lundis… Il ouvre d’ailleurs avec la bien-nommée I Think We’re Alone Now (Tommy James And The Shondells, 1967) et poursuit presque tout de suite avec sa version de Manic Monday, à propos d’une femme qui préférerait se réveiller un dimanche. Suzanna Hoffs, des Bangles, l’accompagne. Mais contrairement à Forevely (avec Norah Jones) qui revisitait les Everly Borthers, le guitariste et chanteur reste dans le territoire sonique qu’il laboure avec Green Day. Avec énergie, abandon, des riffs affutés et autant de verve que d’émotion. Il y a de petits bijoux pop-rock, comme Kids in America ou That’s Rock’n’Roll, des surprises, dont une décoiffante reprise de A New England de Billy Bragg en fermeture, et, bien sûr, des messages politiques. On retrouve, entre autres, Police On My Back, popularisée par les Clash, et Gimmie Some Truth de John Lennon. Pas transcendant comme album, mais beaucoup de plaisir!

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Peter Peter, Super comédie

Peter Peter continue d’allier rythmes grisants et ambiances mélancoliques sur Super comédie. Le Québécois maintenant installé à Paris nous revient avec une série de chansons où les synthétiseurs sont rois. Celles-ci se posent tout doucement dans l’étrange air du temps que nous vivons. À entendre sa chanson Répétition et ses références aux masques et au confinement, c’est à croire qu’il avait en mains une boule de cristal au moment de signer — avant la pandémie, précisons-le — ses nouvelles pièces. Peter Peter peaufine depuis un moment l’art de magnifier le spleen en musique. Il ouvre ici un nouveau chapitre pop où les mélodies se déploient tout en délicatesse, portées par les claviers et la voix singulière, éthérée, du chanteur. Ajoutons le caractère parfois presque incantatoire de certains textes et nous voilà devant un objet musical plutôt captivant.

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Carla Bruni, Carla Bruni

Ces retrouvailles avec Carla Bruni arrivent comme une petite caresse. L’autrice-compositrice-interprète nous revient avec un album qui synthétise ce pourquoi ses fans ont craqué pour elle : un timbre de voix à la fois feutré et magnétique et des chansons douces, sensibles, qui distillent une indéniable authenticité. Loin des grands éclats et avec une livraison qui assume une certaine vulnérabilité, l’ex-mannequin (et ancienne première dame de France) s’invite au creux de l’oreille avec des pièces qui parlent d’amour sous plusieurs formes. Elle ajoute un chapitre animalier à son catalogue en chantant un sympathique petit guépard. Elle célèbre l’extase en empruntant quelques accents à Morricone. Elle revendique de belle manière Le garçon triste, qu’elle avait d’abord offert à Isabelle Boulay. Sur un air de berceuse, elle décrit la mélancolie d’une maman quand son enfant quitte le nid. C’est intime, c’est beau et c’est vrai.

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Public Enemy, When The Grid Goes Down

Public Enemy est peut-être disparu des écrans radars médiatiques ces dernières années, les pionniers du rap n’ont cessé d’enregistrer. Dans ce nouvel essai, le militantisme y est patent, fracassant et pertinent. Et ce, dès le début avec State of the Union (STFU) qui fait flèche de tout bois sur le président américain en poste et son catastrophique bilan. Le Remix 2020 de Fight The Power démontre, malheureusement, que le propos de l’hymne est toujours d’actualité. De même, Chuck D et Flavor Fav demeurent fidèles à la signature qui a fait la réputation des New-Yorkais : du rap old school avec des beats pesants et un DJ Lord en feu. Mais avec une perspective grinçante (Yesterday Man). Soulignons aussi la très réussie Public Enemy Number Won avec Mike-D et Ad-Rock des Beastie Boys. Public Enemy a toujours dénoncé avec rage le racisme aux États-Unis. I Am Black, en finale, qui fait écho à To Be Young, Gifted and Black de Nina Simone, vient clore en beauté un solide album.

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Sufjan Stevens, The Ascension

Le toujours très inspiré Sufjan Stevens ne fait pas mentir sa réputation avec cette nouvelle offrande électro-indie-pop. Véritable orfèvre du travail en studio, l’Américain nous revient avec une œuvre sensible, à fleur de peau… Un véritable appel à l’évasion, comme l’invitent les obsédantes Run Away With Me ou Video Game. À une époque où son pays, entre une pandémie et une campagne présidentielle pas trop réjouissante, montre un visage pour le moins divisé, l’auteur-compositeur-interprète y va d’une chanson de plus de 12 minutes, America, sorte de prière lancée dans l’univers pour lui-même et sa patrie. Porté par des arrangements électro finement travaillés, The Ascension prend parfois des couleurs incantatoires. On se laisse porter et on écoute en boucles.