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Maria Labrecque Duchesneau et «[sa] coupe COVID»
Maria Labrecque Duchesneau et «[sa] coupe COVID»

« Je suis juste Maria, en passant »

Jérôme Savary
Jérôme Savary
La Voix de l'Est
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Maria Labrecque Duchesneau est toujours aussi accessible, prête à aider les agriculteurs. L’Ordre du Canada qu’elle a récemment reçu n’y changera rien : «Gagner un prix c’est intéressant, mais je suis juste Maria, en passant.»

Elle a reçu cette distinction prestigieuse pour «ses interventions psychosociales de prévention du suicide adaptées aux besoins des familles en milieu rural», peut-on lire sur le site de la gouverneure générale du Canada. Maria a créé il y a 20 ans l’organisme Au cœur des familles agricoles, dédié au soutien psychosocial de ces dernières.

«Cette femme qui a beaucoup d’énergie s’intéresse à l’aspect humain de tous ceux qui l’entourent et sait faire preuve d’empathie», témoigne Henriette Jetten, une amie de Frelighsburg depuis 40 ans.

À l’autre bout du fil, Maria est intarissable.

«Pour faire de l’agriculture durable, ça prend des agriculteurs en santé», lance-t-elle.


« Pour faire de l’agriculture durable, ça prend des agriculteurs en santé. »
Maria Labrecque Duchesneau, récipiendaire de l’Ordre du Canada

Née dans une ferme laitière, là où se trouve désormais l’entreprise pomicole Au coeur de la pomme (Frelighsburg) — qui l’a inspirée pour choisir le nom de son organisme —, Maria est résolument attachée au monde agricole.

Elle se souvient notamment de l’encan de la dernière ferme laitière de Frelighsburg. «J’avais de la peine.»

Maria comprend cet univers. «Je viens de ce monde-là, et j’étais capable de parler leur façon de parler», dit celle qui a pris officiellement sa retraite, même si certains continuent à lui demander conseil ou à simplement venir la visiter pour lui donner des nouvelles. «Ils m’appellent, car ils savent que je les ai beaucoup aidés.»

L’agriculture, c’est fragile, prévient-elle. «Je serai toujours là pour un agriculteur ou une agricultrice qui a besoin d’aide. Mon coeur restera toujours sur la ferme.»

Frelighsburg a décidément de fiers ambassadeurs en agriculture, puisque le vigneron Christian Barthomeuf a obtenu cette haute distinction canadienne en même temps que Maria. Et c'est sans oublier l'ancien premier ministre du Québec Adélard Godbout, qui fut également ministre de l'Agriculture, enterré dans ce village.  

Travailleur de rang

Intervenante psychosociale, Maria a créé l’appellation travailleur de rang, qui renvoie à celle de travailleur de rue, mais appliquée au monde agricole.

Membre d’une famille de 14 enfants, elle connaît l’importance de l’entraide. «Faire de l’agriculture, c’est spécial, c’est 24h sur 24, il faut que tu fasses avec les éléments de la nature... c’est vraiment pas facile.»

Maria a passé 17 ans, «à raison de 80 heures semaine», à la barre d’Au coeur des familles agricoles.

La recette de ses interventions auprès des agriculteurs en détresse reposait notamment sur deux choses : la disponibilité et le rire.

«Ça ne coûte pas cher de parler à quelqu’un. Et je leur disais souvent que rire une fois par jour, c’est mieux que de l’aspirine.»

Elle leur montrait aussi que casser la routine, simplement en se rendant à l’étable par des chemins différents, pouvait leur permettre de garder la tête hors de l’eau.

Et quand un agriculteur devait quitter, momentanément ou pour toujours, il n’était pas question d’oublier les bêtes. «Ma job, c’était aussi de sécuriser l’entreprise. Qui va traire les vaches si l’agriculteur ne peut plus?»

Elle remuait alors ciel et terre et faisait aller ses contacts pour que le train soit fait et que le bétail et la ferme ne s’en aillent pas à vau-l’eau. «On a comme un devoir de continuité.»

Une maison de répit, la «maison ACFA», s’est ajoutée au réseau d’entraide mis en place pour aider les agriculteurs à mieux gérer leur stress. Elle permet d’héberger quatre personnes à la fois.

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INSPIRER LE QUÉBEC ET LE MONDE

Les travailleurs de rang ont rapidement fait des petits ailleurs au Québec. Si l’organisme est basé à Saint-Hyacinthe, il accompagne des travailleurs de rang dans toutes les régions du Québec ou presque.

Le concept s’est même exporté en France et en Suisse. «De fil en aiguille, c’est devenu très gros», dit celle qui réside désormais à Marieville.

À tel point que quatre Japonais ont même débarqué chez elle, il y a sept ans, pour s’inspirer du modèle des travailleurs de rang.

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VIVRE SON HOMOSEXUALITÉ EN MILIEU RURAL

«J’ai aussi fondé Fierté agricole», rappelle Maria.

Plusieurs personnes homosexuelles avaient partagé avec elle leurs difficultés de vivre ouvertement leur orientation sexuelle en milieu rural. Il n’en fallait pas plus.

«Je leur ai dit : écoutez, on va créer un groupe» et c’est ainsi que Fierté agricole est né en 2008, comptant aujourd’hui selon elle 75 membres.

«Beaucoup de gays ruraux vont à Montréal simplement pour pouvoir vivre leur homosexualité, explique Maria. Mais on peut la vivre aujourd’hui en milieu rural.»