Quelques perles de sueur… pour une émeraude

Le vivarium est presque terminé. Sur le plancher, une poignée de cailloux se mêlent aux copeaux de bois. Une mousse de sphaigne imbibée d’eau est déposée dans un plat mince où sont plantées quelques fougères et plantules. Une petite bûche de bois mort, trouvée dans le sous-bois voisin, complète ce petit asile. Les hôtes pourront bientôt y emménager… Oh mais, il y a déjà une pensionnaire! On dirait une abeille, plus petite qu’à l’ordinaire et, surtout, d’une livrée métallique, émeraude pure, sans rayure sur l’abdomen. Un véritable bijou! Mais d’où vient-elle? Comment a-t-elle pu entrer dans l’habitacle fermé?

Cette petite intruse, c’est augochlora pura, l’abeille verte de la sueur, de la famille des halictidés. Son nom latin dit bien sa couleur d’un «pur vert doré», mais son nom français, tout comme son nom anglais (green sweat bee), révèle une autre caractéristique pour le moins étrange. Elle affectionne la présence des humains chez qui elle vient volontiers lécher quelques gouttes de sueur. Et comme c’est aussi une vaillante butineuse, recueillant avidement pollen et nectar, elle est carrément inscrite au menu «sucré-salé». Cette forte attirance pour le sel a pu être confirmée expérimentalement, mais on en ignore la raison. Peut-être y trouve-t-elle quelques électrolytes salutaires à son métabolisme?

Cette bestiole est cependant inoffensive pour l’humain et ne pique que si on la menace, en la pinçant ou en pressant son corps contre la peau. C’est une abeille solitaire qui niche dans le bois mort, occupant d’anciens nids d’insectes. La surface de la bûche déposée dans le vivarium présente d’ailleurs plusieurs trous, d’où elle est probablement sortie. Comme elle ne dispose pas d’une armée d’ouvrières prêtes à mourir pour sa défense, cette espèce ne peut s’offrir le luxe d’être agressive et de risquer sa vie, ce qui compromettrait du même coup son couvain.

L’espèce habite l’est des États-Unis, du Maine à la Floride, mais son aire s’étend également jusqu’au sud du Québec, où elle est active de mai à septembre. À l’intérieur de son nid de bois, la femelle fabrique une dizaine de cellules destinées à recevoir chacune un œuf, qui seront ensuite fermées hermétiquement. Elles auront au préalable été bourrées d’une masse de nectar et de pollen suffisante pour alimenter la jeune larve de l’éclosion jusqu’à la maturité. La salive de l’insecte consolide le mélange, offrant du même coup des propriétés antiseptiques.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke