Les algorithmes de chasse du petit drone bleuté

CHRONIQUE / À partir de la mi-juin, alors que le soleil chauffe les premières feuilles de nénuphars et de nymphéas, un petit drone patrouille assidûment les abords du lac Boivin. Son corps bleu clair présente une allure givrée. Sa face verte et les extrémités blanches de son abdomen facilitent son identification. C’est un érythème des étangs mâle, un odonate de la famille des libellulidés, long d’environ 4 cm. La femelle arbore plutôt une livrée émeraude recouverte, sur la deuxième moitié de l’abdomen, de taches brunâtres en forme de demi-lunes.

Les jeunes mâles ont aussi une couleur émeraude, mais à la maturité, leur abdomen se recouvre d’une poudre azurée. La manipulation, même délicate, d’un spécimen capturé laisse parfois une poussière bleue sur les doigts. C’est la «pruine», une fine couche cireuse, comme celle souvent observée sur les prunes ou les raisins. Elle se retrouve aussi chez plusieurs espèces de libellules et de demoiselles. Chez les plantes comme chez les insectes, cette «pruinescence» aurait une fonction protectrice, généralement régulatrice de perturbations extérieures (parasites, rayons UV, lumière, chaleur, humidité).

L'érythème des étangs femelle.

L’érythème des étangs est un chasseur vorace et extrêmement efficace. Il n’hésite pas à s’attaquer à des insectes de sa propre taille, et son taux de capture pour les proies ciblées avoisine les 97%. Des chercheurs se sont demandé sur quelles stratégies reposait cette réussite. À l’aide de caméras de haute précision, ils ont filmé pendant plusieurs heures et sur plusieurs jours (ensoleillés et sans vent), les vols de capture du petit prédateur ailé. Puis ils ont fait une analyse détaillée des vidéos saisies.

L’érythème se perche habituellement sur les hautes herbes de la berge, d’où ses énormes yeux balaient le paysage en oscillant la tête. Il ne lance son attaque que sur des cibles rapprochées, dont il semble estimer la distance selon la vitesse plus ou moins grande avec laquelle leur image traverse son champ visuel. Les chercheurs ont aussi remarqué que sa trajectoire n’était pas directement orientée vers la proie… mais plutôt vers la position que celle-ci occuperait au moment de l’interception! Comment l’insecte peut-il ainsi anticiper? La stratégie identifiée consisterait simplement, pour le chasseur, à se déplacer en gardant l’image de la cible toujours fixe sur sa rétine. Le même truc qu’utilisent en fait les joueurs de baseball lorsqu’ils cherchent où se placer pour attendre et attraper une balle longue!

L'auteur est vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke.