Le cristal maléfique de la Belle des marais

CHRONIQUE / Le long de la promenade du marécage au CINLB, de petits massifs de plantes vertes émergent de l’eau peu profonde çà et là. Quelques fleurs d’une blancheur immaculée percent la verdure, telles de petites capes entourant chacune un épi vert pâle semé d’ivoire. Les feuilles légèrement lustrées ont la forme parfaite de cœurs qui se presseraient auprès de leur dame avec adoration.

Les botanistes appellent « spathe » cette pièce florale qui se déploie ainsi comme un seul gros pétale autour d’un épi. Celui-ci, appelé « spadice », se présente comme un axe charnu où sont attachées une quarantaine de petites fleurs. Chacune est composée d’un ovaire, de couleur jade et de la taille d’un grain de poivre. Cette partie femelle est entourée d’une dizaine d’étamines, les composantes mâles qui dessinent une couronne d’ivoire à sa base. Sur le dessus de l’épi cependant, les fleurs sont uniquement mâles, n’étant formées que d’étamines.

C’est le calla des marais, du grec « kallos », qui signifie « beauté ». Cette architecture florale (spathe et spadice) est caractéristique de la famille des aracées, à laquelle appartiennent aussi l’arisème petit-prêcheur et le symplocarpe chou puant (traités dans la chronique du 18 mai 2016). Plusieurs plantes de cette famille, aux couleurs variables, sont recherchées chez les fleuristes, justement pour la grâce et la pureté de leurs lignes. Cette plante boréale affectionne les milieux acides des tourbières et des marécages. Au Canada, elle n’est absente qu’au sud des prairies et dans l’extrême nord du pays. Aux États-Unis, on ne la retrouve qu’en Nouvelle-Angleterre, dans la région des Grands Lacs et en Alaska.

À la fin de l’été, les fleurs regroupées autour de l’épi produisent une grappe de fruits fort attrayante, d’un rouge intense contrastant sur le vert du feuillage. Mais attention, dans la nature, cette couleur vive est souvent signal de danger. Non seulement les fruits, mais également toutes les parties de la plante — fleurs, feuilles, tiges et rhizomes — contiennent des cristaux d’oxalate de calcium. Chez les aracées, ces cristaux prennent la forme de microscopiques aiguilles acérées appelées « raphides ». Leur mastication entraîne une vive brûlure du système digestif, des lèvres à la gorge et à l’estomac. Les toxicologues estiment que l’ingestion d’une dose comparable à une quinzaine de fruits pourrait causer des hémorragies intestinales, de violentes diarrhées et provoquer, éventuellement, un coma… sinon la mort.

Michel Aubé est vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke