L’araignée, l’arbalète, la catapulte et la fusée

CHRONIQUE / À partir de la mi-juillet 2019 et pour une dizaine de jours, les médias du monde entier ont multiplié les reportages célébrant les 50 ans d’Apollo 11 et les premiers pas sur la Lune. Cet exploit projeté et réussi en moins d’une décennie était, en effet, remarquable. La capacité des humains à accumuler, non dans leurs propres muscles, mais dans des objets extérieurs, une puissance permettant de projeter un vaisseau dans l’espace apparait phénoménale et inégalée chez les espèces animales. Et pourtant…

En août 2018, une petite espèce d’araignée a été observée au CINLB. Sa taille n’atteint qu’environ 2,5 mm. Celle-ci tiendrait huit fois sur la largeur d’une pièce de dix sous. Au Canada, on ne la trouve qu’en Ontario et au Québec (données de 2015). Une seule mention dans notre province jusqu’en 1998, et pas plus de sept autres depuis… dont six au CINLB!

C’est Hyptiotes cavatus, appartenant à un genre appelé en anglais triangle web spiders.

Ce nom lui a été attribué en raison de sa toile triangulaire, faite de trois secteurs d’environ 15 degrés chacun et traversés par des fils disposés en barreaux d’échelle. L’utilisation qu’en fait l’araignée est absolument spectaculaire. Une fois sa toile dressée, elle en tire le sommet vers son point d’attache, en lui imposant patiemment une tension de plus en plus forte, et en enroulant derrière elle le surplus du fil tendu, tel un cow-boy avec son lasso.

Une fois sa toile dressée, l'araignée en tire le sommet vers son point d’attache, en lui imposant patiemment une tension de plus en plus forte, et en enroulant derrière elle le surplus du fil tendu, tel un cow-boy avec son lasso.

Dès qu’elle sent la vibration d’un insecte sur la toile, elle relâche brusquement la tension, entraînant deux effets combinés: la toile se replie partiellement comme un filet sur sa proie, et l’araignée est elle-même projetée vers celle-ci telle la flèche d’une arbalète.

En utilisant des caméras à haute vitesse, des biologistes américains ont mesuré avec précision l’accélération atteinte lorsque Hyptiotes cavatus est catapultée vers sa proie.

Leurs résultats, publiés en mai 2019, affichent 770 mètres par seconde carrée… soit près de 20 fois l’accélération maximale obtenue par la fusée Saturne V, utilisée pour le lancement des vaisseaux du programme Apollo, et 26 fois celle atteinte par la navette spatiale!

Cette toute petite araignée est, à ce jour, la seule espèce connue, autre que les humains, capable d’accumuler et d’emmagasiner une telle puissance par le moyen d’objets extérieurs.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke