L’ange trompe-la-mort, égaré du Grœnland

À la mi-avril, des milliers de bernaches se regroupent et piaillent sur les dernières berges glacées du lac Boivin à Granby. Mais voilà qu’au milieu du troupeau, l’une d’elles se démarque singulièrement. Nettement plus petite, elle a un dos plutôt grisâtre que brunâtre. Ses flancs sont pâles, couleur perle, et tranchent avec le dos sombre. Sa tête est plus ronde et son bec plus court que chez ses voisines. Son cou est aussi plus trapu, moins élancé. Le blanc sur la joue est étendu à toute la face, sauf une ligne sombre, du bec à l’œil, qui lui fait comme des lunettes. Décidément, en dépit d’une ressemblance au premier coup d’œil, il s’agit d’une espèce très différente!

C’est la bernache nonnette, du même genre que la bernache du Canada, mais beaucoup plus rare. En ce mois d’avril 2019, c’est la deuxième fois seulement qu’elle est observée dans l’histoire du lac Boivin. Sa population peut dépasser les 800 000 individus dans son habitat habituel, de la côte est du Grœnland jusqu’aux îles arctiques au nord des pays scandinaves. Mais au Québec, seulement quelques spécimens s’égarent, au printemps ou à l’automne, au bord du fleuve ou le long du Richelieu. Généralement isolée au milieu des autres bernaches, l’espèce passe facilement inaperçue.

Le couple est monogame, généralement pour la vie, mais le mâle refait sa parade nuptiale chaque printemps, histoire de resserrer les liens entre les partenaires. La femelle pond quatre à cinq œufs, qui sont couvés environ trois semaines. Les jours suivants sont toutefois extrêmement périlleux. Pour éviter la prédation par les mammifères terrestres, en particulier le renard arctique, le couple a établi son nid sur de hautes falaises escarpées, à plus d’une centaine de mètres du sol. Mais les petits ne sauront pas voler avant une cinquantaine de jours, et leur nourriture, pâturages herbeux ou algues marines, ne se trouve qu’au niveau de la mer.

À deux, trois jours de leur naissance, les parents s’envolent vers le rivage d’où ils appellent les petits. Après quelques hésitations, ceux-ci doivent se décider à plonger dans un abîme de plus de 100 mètres (visionner: https://www.youtube.com/watch?v=pnQaRkZTeiU). Quelques-uns iront fatalement se fracasser sur les parois. Le plus souvent, toutefois, leur corps léger et matelassé de duvet rebondit contre la falaise, avant d’atterrir auprès des parents, un peu sonné… mais indemne. La stratégie est sans doute efficace, car la population est en croissance!

L’auteur est vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke