La sirène en robe tigrée et ceinture de perles

CHRONIQUE / Le printemps est à nos portes. Sur le lac, la pluie tiède et les redoux ont commencé à faire fondre la glace et de larges mares apparaissent par endroits. À quelques mètres de la berge, deux Grands Harles se disputent une proie. Peut-être qu’ils se la partagent, tant le passage d’un bec à l’autre est fréquent, chaque oiseau plongeant à tour de rôle pour rattraper le poisson lorsqu’il s’échappe. Leur capture frémissante miroite au soleil, et sur son dos, des reflets verts sombres s’étendent en triangles effilés vers les flancs.

C’est la perchaude, le poisson canadien qui, d’un océan à l’autre, est le plus fréquemment pêché sur la glace en hiver. Sa longueur habituelle varie entre 10 et 25 centimètres, mais il peut en atteindre 35 dans les lacs profonds et plus étendus. Il est aisément reconnaissable à sa livrée tigrée et à sa couleur verdâtre. Les nageoires inférieures (pelviennes et anales) sont teintées d’orange, qui passe au rouge vif chez le mâle à la période du frai.

Mais attention au pêcheur amateur, c’est un poisson bardé d’épines! La première nageoire dorsale est arrondie et porte de 13 à 15 épines. La seconde, plus petite et séparée distinctement de la première, en comprend une ou deux et de 12 à 15 rayons mous. Toutes les autres nageoires, sauf les pectorales et la caudale, ont au moins une épine, et il y en a encore une aux extrémités de chaque opercule recouvrant les ouïes.

Lorsque la température de l’eau atteint environ huit degrés Celsius, les mâles se rapprochent par petits groupes de la grève et remontent même les tributaires, de préférence ceux dont la rive est broussailleuse ou encombrée de racines. Ils sont rejoints par une ou deux femelles, habituellement plus volumineuses, qu’ils entourent en groupe compact, venant à tour de rôle presser leur museau contre celui de la partenaire.

Une femelle peut pondre de 30 000 à 90 000 œufs en un long chapelet tubulaire, gélatineux et transparent, large de 5 à 10 centimètres et parfois long jusqu’à deux mètres. Selon certains chercheurs, le gel dont est faite cette structure contiendrait un substance répulsive pour les prédateurs. Se repliant parfois en accordéon, le long ruban ondule au gré des vagues dont le passage assure l’oxygénation des œufs. Ceux-ci apparaissent comme une myriade de perles ponctuant une ceinture diaphane légèrement torsadée. Cette caractéristique est unique chez les poissons d’Amérique du Nord.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke