Au milieu du petit peuple grouillant, plusieurs dizaines de minuscules araignées, toutes de rouge et de noir vêtues.

La naine de Stendhalen en montgolfière électrique

CHRONIQUE / En septembre, les clairières du CINLB, fleuries de verges d’or, offrent encore l’opportunité de belles cueillettes. Quelques coups de filet dans la végétation recueillent un véritable insectarium. Au milieu du petit peuple grouillant, plusieurs dizaines de minuscules araignées, toutes de rouge et de noir vêtues. Ces deux couleurs évoquent le roman de Stendhal, que certains critiques considèrent comme l’un des dix meilleurs jamais écrits.

Ces petites araignées, au nom d’Hypselistes florens, ont un diamètre d’environ deux ou trois millimètres et font partie des dwarf spiders : les araignées naines. Elles sont de la famille des Linyfiidae, la plus importante au Québec, où elles constituent 40 % de l’arachnofaune.

Ces bestioles sont de grandes adeptes du ballooning, le « vol en montgolfière ». Ce comportement leur permet de s’envoler en tissant un faisceau de fils légers, parfois jusqu’à deux mètres de long, qui les emporte vers le ciel. Elles peuvent s’élever jusqu’à une altitude de quatre kilomètres et parcourir ainsi plusieurs centaines de kilomètres.

L’hypothèse courante était que les fils, soulevés par l’air chaud du sol, empruntaient les courants d’air ascendants et déplaçaient les araignées sur de grandes distances au gré des vents. Déjà, en 1832, lors de son expédition sur le Beagle, Darwin avait constaté que des myriades d’araignées aboutissaient sur le navire, même à 100 km des côtes. Mais il avait plutôt proposé que le vol des araignées puisse résulter du jeu de forces électrostatiques !

Le ballooning se produit en effet même en l’absence de vent, et les araignées adoptent plus fréquemment ce comportement à la veille d’orages, alors que le champ électrique environnant est plus intense. En 2018, des chercheurs de l’Université Bristol ont pu conforter la pertinence de l’hypothèse darwinienne. Ils ont d’abord démontré que les araignées disposaient, sur leurs pattes antérieures, de poils réceptifs à l’intensité du champ électrique.

L’atmosphère terrestre étant chargé positivement et le sol négativement, leur interaction crée un champ électrique. Deux charges de même nature se repoussent, alors que deux charges opposées s’attirent. Lorsque les araignées perçoivent une augmentation de l’intensité électrique, elles gagnent des endroits élevés, se dressent sur la pointe de leurs pattes arrière et orientent leurs filières vers le ciel. Les fils tissés, étant de même charge négative, se repoussent mutuellement et se déploient en éventail. Par ailleurs, les charges positives de l’air attirent ce faisceau de toile légère et l’emportent au loin. Les vents se combinent généralement à ces forces électrostatiques pour amplifier le déplacement.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke