Quand le choix du partenaire dépend de… l’examen des selles!

CHRONIQUE/ La température oscille en dents de scie, donnant l’impression que l’effervescence printanière sera retardée. Pourtant, sous la neige fondante et sous le tapis de feuilles, un petit peuple s’agite déjà. Au ras du sol, dans l’espace isolé par les congères et réchauffé par l’humus en décomposition, plusieurs insectes et araignées ont poursuivi leur activité tout l’hiver. Avec les premiers rayons d’avril, le va-et-vient s’intensifie, musaraignes et amphibiens s’activent et les premiers ébats se préparent.

Soudain, entre les brindilles, une bestiole à l’allure de lézard se faufile, avec une peau humide comme celle des grenouilles. Son dos est rouge brique, cintré de gris, et son ventre pâle est poivré de points grisâtres. Ses yeux sont proéminents et sa longue queue ondule au gré de ses déplacements. C’est la salamandre cendrée, un petit amphibien long de six à dix centimètres. Observée le plus souvent dans cette livrée rougeâtre, elle se rencontre parfois sans rayures, avec un dos gris de plomb.

Environ 90 % des salamandres habitant les forêts du nord-est de l’Amérique du Nord sont de cette espèce, ce qui en fait de loin la plus abondante. On estime que, dans son habitat de forêt mature, dans les Appalaches, il s’en trouve en moyenne trois par mètre carré, soit environ trois millions par km2, un nombre qui dépasse en grandeur l’ensemble des oiseaux et des mammifères sur le territoire. Au Québec, plus nordique et plus frais, ce nombre est réduit à environ un spécimen par dix mètres carrés, ce qui donne quand même 10 000 individus au km2.

C’est la seule salamandre du Québec à se reproduire sans phase larvaire, contrairement aux autres espèces. Elle pond ses œufs dans un vieux tronc vermoulu, s’enroulant autour de ceux-ci, qu’elle défend énergiquement contre les intrus. Pendant plusieurs semaines, elle ne s’alimente que des proies passant à sa portée. Les petits naissent entièrement formés, comme des adultes miniatures, avec une tête proportionnellement plus grande, leur permettant de saisir très tôt des proies plus volumineuses.

La salamandre cendrée est monogame pour la période de reproduction. Le territoire du mâle est délimité par ses excréments, que la femelle examine attentivement avant d’arrêter son choix. En brisant et en reniflant ces petites boulettes, elle détermine la qualité nutritive des proies capturées et choisit le mâle en fonction de cette analyse. Les deux partenaires défendent leur territoire, chacun ciblant les intrus de son sexe.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke