Quand la testostérone stimule... le reboisement

CHRONIQUE/ Dans l’aube fraîche et brumeuse, une bête rare et imposante traverse le lac, s’arrête brouter quelques herbes marécageuses et arpente avec une grâce nonchalante les boisés du CINLB. Il vient probablement des forêts qui s’étendent du sud-est de Granby jusqu’à la frontière américaine. C’est l’orignal, le plus haut mammifère sur pattes de l’Amérique du Nord et le plus grand cervidé de la planète.

À pleine maturité, cet animal puissant peut mettre en déroute l’ours noir, le loup gris, et même, dans l’Ouest canadien, le grizzli et le couguar. Ses sabots tranchants peuvent infliger des blessures mortelles et le panache emblématique du mâle en fait un seigneur incontesté de la forêt boréale. Cette couronne massive, qui peut atteindre 180 cm en largeur et peser jusqu’à 35 kg, explique aussi l’espèce de bosse sur l’avant de son dos. Ce sont les muscles des épaules qui sont renforcés pour soutenir avec aisance les bois majestueux.

La croissance d’un tel panache est étonnante, car l’orignal le perd à la fin de chaque automne, et en régénère un nouveau, encore plus imposant, à partir du printemps. Alors que les cornes des bovidés sont faites principalement de kératine, comme les poils, les ongles ou les sabots, les bois des cervidés sont essentiellement des excroissances osseuses. Ils se développent chez les mâles sous l’effet de la testostérone dont la sécrétion s’accélère à mesure que s’approche la période de rut. À partir de juillet, le panache croît déjà d’environ 2,5 cm par jour.

La croissance des os se fait par l’action combinée des ostéoclastes, cellules qui détruisent la vieille matière osseuse, et des ostéoblastes, qui en régénèrent de la nouvelle. La poussée de testostérone chez le mâle en rut inhibe l’action des ostéoclastes favorisant, durant l’été, la croissance osseuse requise pour la fabrication des bois. À la fin de l’automne, avec la diminution de testostérone, les ostéoclastes fragmentent la matière osseuse à la base du panache et en provoquent la chute.

Les bois sont riches en sels minéraux, absorbés notamment dans les plantes aquatiques dont l’orignal est si friand. Abandonnés au sol, ils enrichiront le menu de petits rongeurs.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke