Masque vénitien et pourpoint de soie au bal des neiges

CHRONIQUE/ Le soleil bascule vers l’horizon et une brise glaciale griffe le visage. Pourtant, du sous-bois dégarni, monte un grésillement, modulé en stridulations, tel un concert de grillons bravant la froidure. Des dizaines de boules emplumées s’agitent dans les ramilles des aubépines, des sorbiers et des pommetiers. C’est le jaseur boréal, cousin nordique du jaseur d’Amérique, venu des régions circumpolaires pour une visite impromptue, quelque part entre novembre et mars.

Son plumage est piqué çà et là de jaune, de blanc, de rouge, de noir et de marron, sur fond de couleur grège, celle de la soie brute, entre gris et beige. Il porte un masque noir au pourtour cannelle surmonté d’une huppe de plume, comme dans les bals vénitiens. Son nom scientifique, bombycilla garrulus (bombyx: ver à soie; cilla: queue et garrulus: bavard) rappelle à la fois le caractère fin et soyeux de son duvet et le gazouillis aigu du jaseur.

On dirait un oiseau exotique détourné par quelque tempête, mais il nous arrive plutôt du Yukon, des Territoires du nord-ouest et du nord des provinces de l’ouest. Il niche et se reproduit dans la taïga, où il se nourrit surtout de fruits que son système digestif peut rapidement métaboliser. L’automne venu, il doit cependant descendre vers le sud et l’est, à la recherche d’arbres fruitiers, même si les fruits sont déjà gelés au travers des ramilles. Ce régime l’empêche d’être un oiseau territorial. Il ne revient pas sur ses lieux de pontes, niche aisément en colonies et son chant sert au ralliement des congénères plutôt qu’à délimiter le territoire. On ne le voit pas chaque année, mais il arrive parfois par dizaines, par centaines, et plus rarement par milliers.

Son appellation anglophone, Bohemian Waxwing, évoque ce caractère d’errance. Le second terme (wax: cire; wing: aile) réfère aux extrémités des rémiges secondaires, les plumes du milieu des ailes, qui ont l’apparence de gouttelettes cireuses de couleur vermeille. Celles-ci sont plus abondantes chez les mâles plus âgés et plus expérimentés, qui sont nettement préférés par les femelles. Vous prendrez bien encore un peu de rouge, madame?

Michel Aubé, vice-président du CINLB 

et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke