Les fèces cachées du chasseur

CHRONIQUE/ Le brochet maillé, abondant au lac Boivin, est un poisson apprécié en pêche sportive. Sa silhouette tubulaire prolongée par une tête en bec de canard permet aisément de le rattacher à la famille des ésocidés, qui comprend aussi le grand brochet et le maskinongé. D’une longueur moyenne de 30 cm, il peut parfois en atteindre le double. Il a une tache sombre sous l’œil, comme une larme noire. Ses flancs sont traversés de taches irrégulières, bordées de vert foncé et variant du jaune doré au vert olivâtre. Son nom provient de ces motifs qui rappellent les maillons d’une chaîne.

C’est un prédateur vorace chassant dans les eaux chaudes et peu profondes où il s’embusque, immobile, au travers des plantes aquatiques. Rapide et vigoureux, il fonce comme l’éclair sur tout ce qui bouge, sous l’eau ou à la surface, le plus souvent des ménés ou des perchaudes, mais aussi des amphibiens, des oisillons ou de petits mammifères. Ces goûts le rendent facile à appâter et, combinés à sa vigueur combative, ils en font une cible appréciée des pêcheurs.

Le brochet maillé reste actif tout l’hiver sous la glace, mais en eau plus profonde. La période de frai a lieu en avril et mai. Une femelle se retrouve généralement flanquée de deux mâles de taille inférieure qui l’accompagnent dans ses déplacements. Elle pond entre 6 000 et 8 000 œufs, auxquels les mâles mélangent leur semence en agitant vigoureusement leur queue.

Il n’y a pas de soins parentaux et les œufs dispersés au courant s’accrochent aux plantes aquatiques.

Les ésocidés ont un curieux comportement partagé par plusieurs membres de cette famille. Ils déposent systématiquement leurs excréments (ou fèces) dans un lieu éloigné de leur territoire de chasse. Une hypothèse retenue par les chercheurs est que ces déjections contiennent des phéromones d’alarme provenant des écailles de plusieurs des proies habituelles des brochets (comme l’épinoche à cinq épines ou le méné à grosse tête : voir chroniques du 16/11/2016 et du 14/06/2017). Cette adaptation aurait été sélectionnée à travers l’évolution comme stratégie minimisant l’impact de ces alertes olfactives qui, autrement, disperseraient et feraient fuir leur précieux garde-manger.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke